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title: Fanzine 6 - Sais-tu bal ?
author: Benjamin Roux
date: Septembre 2026
keywords: fanzine, recherche, recherche-action, recherche-creation, permanence, Blosne, Rennes, soin, édition
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(Le Blosne, Rennes)
-– Septembre 2026
# Sommaire
[1re Partie – /setubal/](#re-partie-setubal)
-- [Enquête en voisinage](#enquête-en-voisinage)
-- [Avec ou sans accent](#avec-ou-sans-accent)
-- [Pourquoi un accent à cet endroit ?](#pourquoi-un-accent-à-cet-endroit)
[2e Partie – /seˈtu.baw/](#e-partie-seˈtu.baw)
-- [Aux origines /sɨˈtu.bal/](#aux-origines-sɨˈtu.bal)
-- [Nom de ville / nom de rue](#nom-de-ville-nom-de-rue)
-- [Portraits fantômes / *Retratos fantasmas*](#portraits-fantômes-retratos-fantasmas)
[3e Partie – /sais-tu bal ?/](#e-partie-sais-tu-bal)
-- [Le chien d’à-côté](#le-chien-dà-côté)
-- [Le ballet des déchets](#le-ballet-des-déchets)
-- [La maintenance, une façon de se tenir](#la-maintenance-une-façon-de-se-tenir)
# 1re Partie – /setubal/
## Enquête en voisinage
Je réalise depuis 2 ans une recherche à l’échelle du Blosne, le quartier
où je vis depuis 7 ans. Dans le cadre d’un travail de thèse il est
essentiel, pour ne pas totalement se perdre et finir par arriver quelque
part, de sans cesse resserrer : son sujet, son périmètre de lectures, de
réflexions, le terrain d’enquête, etc. Surtout que ce parcours est semé
d’embûche : chaque nouvelle porte ouverte et chaque nouvelle page
tournée donnent envie de dévier, d’approfondir, de partir voir derrière
ce bosquet ce qui peut s’y trouver. Comment résister, d’autant plus
lorsque vous êtes, comme moi, d’un naturel enclin à vivre son quotidien
de cette manière ? Certains appellent cela la curiosité, sans jamais
tout à fait savoir si c’est un compliment ou une critique.
Une thèse est une affaire de cycles, calée sur le calendrier scolaire,
la période estivale fait office de point de jonction entre chaque
boucle. L’été, comme une mise à distance physique et mentale, joue son
rôle de décantation. Et c’est tant mieux puisqu’il faut « resserrer ».
D’ailleurs, pour ce qu’il est convenu d’appeler « terrain » de
recherche, le périmètre de mon travail était bien ambitieux : tout un
quartier comme le Blosne, soit 17 000 habitant·es.
Je m’intéresse aux formes de soin, aux gestes de maintenance (au sens
propre comme au figuré : comment faisons-nous en sorte que les choses et
nos vies « tiennent » ?) et aux manières dont l’écriture et l’édition
contribuent ou documentent ces manières de vivre. Et cela à l’échelle du
quotidien de nos vies pour tenter de comprendre comment nous y
construisons des formes de voisinage.
17 000 voisin·es cela peut sembler beaucoup, c’est au mieux une envie,
une idée. Si l’on pense aux personnes que l’on croise régulièrement –
que nous leur adressions la parole ou non – combien en avons-nous
vraiment ? 20 ? 50 ? 100 ? Je ne saurais dire me concernant. Si je veux
compter ces voisin·es qui partagent mon quotidien de vie c’est le mètre
qui me paraît le plus évident. En traçant un cercle autour de mon
appartement : un rayon de 200 m ? C’est sûrement encore au-dessus de la
réalité, mais cela nous permet de fortement « resserrer » et c’était
bien l’objectif de cette fin de cycle et de cet été caniculaire, non ?
Le fait d’avoir posé les bases de mon travail à partir du quartier du
Blosne avait le mérite de parler à un bon nombre de personnes. Pour
celles extérieures, cela pouvait être une accroche au sein de leur
propre expérience : un quartier lointain, des représentations plus ou
moins avérées, le nom d’une station de métro, etc. Pour ses habitant·es
– en tout cas celles et ceux rencontré·es durant ces deux dernières
années d’enquête – je me rends compte que c’est une identité qui fédère.
Chaque discussion m’a confirmé le fort pouvoir d’attachement que
représente Blosne (ou encore la Zup Sud, le « 35, 2 », etc.), allant
d’un sentiment de bien vivre à celui d’appartenance et de fierté
revendiquée.
Circonscrire mon terrain de recherche à ce rayon de 200 m revient à se
concentrer sur le square dans lequel je vis : Setubal. C’est plus
réaliste, mais c’est moins connu et sûrement fédérateur, cela m’oblige à
m’étendre en détails pour expliquer mon travail. Et je ne parle même pas
du fait que celui-ci s’écrit de trois façons différentes, pour autant de
prononciations possibles :
Setúbal / Setubal / Sétubal
Si parlons-en justement.
La première écriture est le nom d’une ville au Portugal auquel le square
fait référence et fait partie des choix toponymiques décidés par le
projet urbanistique du quartier qui consister à le nommer celui-ci en
représentant une carte de l’Europe vue du ciel.
La deuxième est celle inscrite sur la plaque. J’ai eu un doute et il m’a
fallu vérifier sur d’autres plaques pour m’assurer que c’était bien un
choix (délibéré ou non). La typographie utilisée permet l’usage de
l’accent et celui-ci est utilisé dans d’autres cas.
Enfin la troisième est celle pratiquée par de nombreux outils
cartographiques (comme Google Maps ou encore Waze), alors que la Base de
donnée des adresses nationale la référence bien de la même manière que
la ville portugaise dont elle tire le nom (contrairement à une autre rue
à Beauvais dans l’Oise).
C’est un peu la même histoire pour ce qui est de la prononciation. Les
deux premières étant celles en portugais : du Portugal avec en
transcription phonologique /sɨˈtu.bal/ et du Brésil avec /seˈtu.baw/.
Aucune des deux n’est celle pratiquée par les voisin·es du square. Tout
comme son écriture qui a subi des transformations, Setubal s’est vu
appliquer ce qui arrive à bon nombre de termes étrangers : il a été
francisé.
Ce qui pourrait donner en transcription phonologique : /setubal/. Ou
encore comme je l’ai proposé « Sais-tu bal ? ».
**/seˈtu.baw/**
Brazil
**/sɨˈtu.bal/**
Portugal
**/setubal/**
France (au Blosne et à Beauvais ?)
## Avec ou sans accent
Il est à noter que seulement deux espaces publics ont été nommés ainsi
en France : notre square en question et une rue à Beauvais dans l’Oise.
Celle-ci semblant être – d’après une enquête distance sur Google maps –
une rue appartenant à une zone commerciale et n’ayant pas d’habitation,
seulement des entreprises.
Avoir si peu d’homonyme-toponyme n’est pas très commun pour les
habitant·es d’un « quelque part ». Nous devons bien souvent partager
notre adresse avec d’autres habitant·es à l’échelle du territoire
français : un symbole de l’État ou de la République, le nom d’une
personnalité connue, un nom de fleur ou encore un nom ancien pour nommer
une voirie ou un bout de chemin.
Cette dénomination fait partie d’un choix de la municipalité, comme le
relate André Sauvage dans un ouvrage sur l’histoire du quartier : « Dès
1966 la municipalité rennaise avait admis que les rues, avenues,
squares, chemins porteraient le nom de territoires européens connus, la
Zup serait la carte “du Tendre Europe”. Suggestion de M. Marty qui
orienta le choix des noms, comme la légende le laisse entendre ? »
Histoire pavée de légende, l’enquête ne semble pas aisée pour trouver où
et par qui a été pris la décision d’écrire « Sétubal » et non
« Setúbal ».
La première trace n’est pas pour nous déconcerter puisqu’il s’agit de
l’« inauguration du square de Sétubal au Blosne le 22 octobre 2012 ».
Extrait de l’article de Ouest-France relatant l’événement :
« Après plus d’une année de travaux, le square de Sétubal dans le
quartier du Blosne a connu une métamorphose. C’est aujourd’hui un espace
de 2 ha, traversé par un mail qui relie le boulevard du Portugal au
centre commercial d’Italie. De part et d’autres, des ambiances
méditerranéennes, des prairies naturelles plantées de pommiers. Et aussi
une zone humide où se forme déjà une mare. Et des espaces de jeux pour
petits. L’ensemble privilégie la place du piéton, dans la perspective du
futur parc en réseau qui traversera plus tard le quartier. Ce square de
Sétubal fait la part belle au schiste mauve de Bretagne. Matériau
utilisé d’ailleurs par Axel Rogier Waeselynck, pour la réalisation de
dix sculptures ponctuant les espaces du square. »
Tout un programme, dont nous aurons l’occasion de reparler. Pour
l’affaire qui nous occupe ici, la piste ne nous arrange pas, car
l’accent aigu de l’article fait face à l’absence de celui-ci sur la
photo que ce soit sur un *e* ou sur un *u –* alors que l’accent est
utilisé sur d’autres plaques lorsque nécessaire.
## Pourquoi un accent à cet endroit ?
En remontant le temps, le site Wiki Rennes nous apprend que « cette voie
fut dénommée par délibération du Conseil Municipal de la Ville de Rennes
le 23 juillet 1973 ». Le lien internet nous emmenant vers le
document-preuve est malheureusement non fonctionnel. La lecture
approfondie du procès verbal de ce conseil municipal dans les archives
de Rennes, nous permet de connaître l’intitulé du document de
délibération : DCM1973-0456 (voir page suivante).
Est présentée au vote et votée ainsi l’appellation « Square de
Sétubal ». Nous avons le lieu et la date de la décision finale, et même
le « qui » par la liste des élu·es constituants la séance. Nous ne
sommes pourtant pas au bout, l’information qui nous intéresse – qui
m’obsède je dois le reconnaître –, si futile soit-elle, est cachée
quelque part en coulisse. À quelle étape (est-ce pendant l’écriture de
l’ordre du jour du conseil municipal ? Ou au moment de la rédaction du
plan d’urbanisme de la Zup par l’opérateur ?), comment (au sens
intentionnel ou non) et pourquoi ? Y répondre semble éclairer la manière
dont peut se glisser ainsi dans nos quotidiens des miettes
d’incertitudes – appelées « coquilles »dans le monde de l’édition.
Il est certain – même si nos habitudes langagières n’ont pas besoin
d’autant d’excuse – que ces deux écritures « Sétubal » et « Setubal »
ont contribué à forger une prononciation francisée forçant le « ú » à ne
pas venir déranger nos habitudes.
Depuis le début de cette enquête sur ces histoires d’écriture et de
parole, je m’essaye à prononcer /sɨˈtu.bal/, du mieux que je peux, dans
mes échanges, une sorte de respect à la ville dont nous portons le nom.
Au risque de déstabiliser mes interlocuteur·ices surtout lorsque ce sont
des voisin·es.
# 2e Partie – /seˈtu.baw/
## Aux origines /sɨˈtu.bal/
La piste de la prononciation aboutie inévitablement aux origines du mot.
Le *Portal de dúvidas da lingua Portuguesa* nous renseigne à ce sujet :
« À l’époque latine, la ville de Setúbal s’appelait “Caetobriga”,
toponyme composé d’un radical pré-indo-européen “set”, signifiant
“élévation, mont”, et de l’élément celtique “-briga”, signifiant
“citadelle” (Dictionnaire onomastique et étymologique de la langue
portugaise, de José Pedro Machado). Les Arabes prononçaient ce nom
“xeTubr”, d’où vient “Setúbal” en portugais. »
Au Blosne, point de mont, point de citadelle. Cette piste portugaise ne
semble pas nous emmener au-delà. Nous retombons en l’état sur ce choix
urbanistique d’une « tendre Europe » formée d’une alternance de
références : villes, pays, fleuves, régions anciennes, etc. pour nommer
des cours, rues, squares, allées, etc.
Reste seulement peut-être cette interrogation : pourquoi Setúbal et non
Lisbonne ? Plus grande, plus connue. Ou tout simplement pourquoi Setúbal
et pas une autre ville ? André Sauvage fait référence à des choix opérés
en fonction des différentes origines des membres de l’équipe (mais
concernant plutôt un autre secteur plus au nord du quartier et donc de
l’Europe).
## Nom de ville / nom de rue
Un écho outre-atlantique s’est fait entendre alors que cette enquête
semblait tomber dans une impasse. Setúbal – /seˈtu.baw/ – est le nom non
officiel, mais très couramment utilisé par ses habitant·es, désignant la
partie sud du quartier de Boa Viagem, dans la ville de Recife, au
Brésil. Setúbal est un lotissement informel situé dans la partie la plus
méridionale du quartier. Un canal appelé Canal de Setúbal la traverse,
situé sur la principale avenue du quartier, la Visconde de
Jequitinhonha. Je n’ai pas trouvé d’autre cas au Brésil d’un usage de ce
nom. Notre destin d’habitant·es de ce square au Blosne se lie avec cette
ville portugaise. Alors que nous sommes la conséquence de décisions
urbanistiques enthousiastes, il n’est pas besoin de faire beaucoup de
recherche pour comprendre que les origines de l’appellation de ce
quartier de Recife, de l’autre côté de l’Atlantique, est totalement
dépendant de la colonisation de ce territoire par les Portugais au
XIVe siècle.
Malgré les différences – un quartier au nom d’usage et non officiel à
l’histoire coloniale et d’un square au nom officiel mal-orthographié –
il s’est construit un attachement.
## Portraits fantômes / *Retratos fantasmas*
J’ai découvert l’existence de ce quartier de Recife – devenu territoire
jumelé de notre square par cette enquête et ce fanzine – non pas par le
biais d’une recherche sur internet, mais au cœur de l’œuvre d’un
réalisateur brésilien : Kleber Mendonça Filho. Sa filmographie,
jusqu’alors plus réservée à un public de cinéma indépendant, s’est fait
connaître plus largement avec son dernier long métrage sorti en 2025 :
*O Agente Secreto* (L’Agent secret) et qui a reçu le prix de la mise en
scène au festival de Cannes.
Le fil rouge de son travail s’enroule inlassablement autour du
territoire où il a toujours vécu : Recife, l’État du Pernambouc, mais
surtout, Setúbal, le quartier où il a grandi et où il a vécu près de
40 ans.
Il y a tant à dire sur son travail (comment il s’attache à montrer les
relations entre le Brésil du nord et du sud, la place faite aux
digressions dans les dialogues, etc.), mais ce qui est entré en
résonance ici c’est le caractère répétitif et à l’échelle d’une vie de
sa démarche qui – au lieu de s’éloigner ou de s’enfuir d’un lieu de vie
qui change – s’obstine, insiste, boucle des histoires et manières de
regarder un territoire vécu derrière et devant la caméra.
L’œuvre la plus éloquente peut-être à cet endroit est le documentaire
*Retratos fantasmas* (Portraits fantômes) réalisé en 2023. Kleber
Mendonça Filho a vécu dans le même appartement depuis ses dix ans, celui
acheté par sa maman. Il n’a eu de cesse d’en capturer tous les recoins
intérieurs et le voisinage en tant que scènes de ses films et
courts-métrages ou par toutes ses pratiques personnelles d’archivages :
la vidéo, la photographie argentique ou la captation sonore. Ce
documentaire peut se regarder comme une lettre d’amour adressée à son
lieu de vie et à sa ville. C’est aussi une mise en récit des coulisses
de tout ce qui nourrit les œuvres du réalisateur. *Retratos fantasmas*
nous donne à voir, à comprendre même, ce qui donne à tous ses films une
densité et une profondeur aux personnages, aux lieux, aux dialogues
(l’environnement sonore du voisinage ou la pression sécuritaire dans
*Les bruits de Recife*, l’invasion de termites dans *Aquarius*, l’amour
pour les salles de cinéma dans *L’Agent secret*, etc.).
Une troisième manière d’envisager *Retratos fantasmas* peut l’être sous
l’angle d’une démarche de recherche-création. Kleber Mendonça Filho
utilise sa pratique de cinéaste pour enquêter sur son lieu de vie et
saisir des événements qui le touchent pour en donner une lecture
sensible aux spectacteur·ices. Il saisit au plus près et sur plusieurs
décennies l’évolution architecturale de son quotidien. Il en donne
notamment une compréhension des différentes évolutions de leur
appartement où chaque grand changement peut se lire a posteriori comme
autant de moments cruciaux pour sa mère (son divorce, l’effervescence
politique du pays). C’est également une lecture du voisinage et de son
sentiment d’impuissance face à ces barrières et barbelés qui grimpent au
fur et à mesure que les voisins sécurisent leurs logements ou encore ces
gratte-ciels qui grimpent, eux aussi, comme un lent, mais inéluctable,
développement du littoral et résonnant fortement avec tout processus de
gentrification touchant un quartier.
Mon analyse du documentaire a poussé à son comble le caractère
inéluctable de ce qu’il décrit. Kleber Mendonça Filho y évoque une
maison de sa rue, elle est sa préférée, car elle a su résister. La
propriétaire s’est toujours contentée d’un petit portail et d’un
portillon d’un mètre de hauteur seulement. J’ai réussi à la retrouver
sur Google Street view et ce n’est malheureusement plus le cas.
# 3e Partie – /sais-tu bal ?/
Mon travail de recherche s’est « accroché » à l’œuvre de Kleber Mendonça
Filho par une heureuse connivence toponymique. Derrière Setúbal il y a
surtout l’insistance comme marque d’attachement à un lieu de vie. Il me
semble reconnaître dans *Retratos fantasmas* la même motivation ayant
guidé sa réalisation que la mienne avec cette recherche : une manière de
continuer de bien aimer l’endroit auquel on tient. Sans spéculer au-delà
le concernant, je ressens le besoin de « travailler » mon quotidien. Le
quotidien est entretenu par un mouvement incessant entre le familier et
l’étranger – le quotidien n’existe que parce que ce qui nous semblait
étranger devient familier et que parce qu’il existe des choses qui sont
étrangères à notre quotidien. Le fait d’habiter quelque part, implique
une quotidienneté, et pourrait se penser comme un mouvement incessant
entre attachement et détachement. C’est parce que nous tenons à un lieu
que nous mettons en place des mécanismes (en ce qui me concerne la
recherche et l’édition) pour maintenir le statu quo que nécessite l’idée
même d’habiter. Dès lors que nous ne vivons pas au fond d’une grotte (et
encore), habiter signifie voisiner : avec des humains, avec des espaces,
des animaux, des plantes et des arbres, mais aussi avec de la
matérialité : des murs, des objets, des bâtiments, etc. Et il est
envisageable de dire que toutes ces relations du quotidien tendent à
être universelles, qu’elles soient subies (l’orteil dans un coin de
table, la fissure sur le mur, la télé du voisin) ou que nous décidions
d’investir ces relations (mettre des chaussons, suivre l’évolution de la
fissure, aller rencontrer le voisin).
Les termes d’« attachement » et de « détachement » ne me semblent pas
totalement satisfaisants, il leur manque de la matière pour arriver à
pleinement caractériser le sentiment que je ressens pour le square de
Setúbal. Dans une lettre à Jean Paulhan, l’écrivain Georges Perros
préfère le terme de « décollement » à celui de détachement pour
expliquer sa nécessité de s’éloigner de Paris, du milieu littéraire
parisien et de s’installer à Douarnenez. Dans l’idée de « décollement »
(et son opposé le « collement » ?) nous entendons et percevons de suite
la matière qui se cache dans le mouvement : on détache sa ceinture, mais
on décolle le chewing-gum qui s’est accroché à notre chaussure. La
chercheuse Anna-Louise Milne, dans son travail au long cours sur le
quartier de La Chapelle à Paris où elle vit, évoque quant à elle le
terme difficilement traduisible de *stuckness* pour évoquer
l’ambivalence de l’attachement. Il s’agirait de « quelque chose de plus
collant, gluant, que mécanique ». Mon rapport dense et complexe avec mon
lieu de vie me fait penser aux jeux à la mode qu’ont mes enfants : le
slime. Cette pâte à la texture particulière qui nous donne à la fois ce
double sentiment : de détente et d’étrangeté. Et puis des fois la pâte
est trop gluante et il nous en reste sur les doigts.
Pour Kleber Mendonça Filho, la première partie de son documentaire
semble être un travail pour coller/décoller ce qui tient dans la
relation à cet appartement : c’est ce chien qui aboie jour et nuit et
cela pendant des années, ce sont les gros travaux de cet appartement
symbolisant des étapes de sa relation avec sa maman, c’est un quartier
dont il aime la simplicité qui est bousculé par le développement libéral
de sa ville. Plusieurs des motifs traités dans *Retratos fantasmas*,
m’ont semblé familier, à la fois par ce caractère « universellement »
partagé des relations à notre voisinage, mais pas seulement. Je suis
donc retourné enquêter dans mes archives : les écrits, les photos, les
enregistrements sonores.
## Le chien d’à-côté
Kleber Mendonça Filho nous raconte l’histoire de ce chien, Nico, celui
des voisins de la maison d’à-côté. Tous les week-ends, il aboie sans
discontinuer, et ce pendant des années. Au point de l’obséder et de le
motiver à en discuter avec les-dits voisins, sans succès. Il se tourne
alors vers ses pratiques pour tenter d’en saisir quelque chose : il
capte le son ambiant de ces longs week-ends, il le filme.
Le documentaire *Retratos fantasmas*, en rassemblant ces archives et en
nous adressant l’histoire de ce chien Nico, est une manière pour le
réalisateur de se saisir de cet événement lancinant et vécu comme une
nuisance. Adresser à d’autres cet événement, de l’ordre tout à la fois
de l’intime et du commun, lui permet de ne plus en faire une affaire
uniquement personnelle. À travers cette proposition, Kleber Mendonça
Filho semble signifier aux spectateur·ices de son œuvre : « si vous vous
reconnaissez dans l’histoire que je vous raconte : sachez-le, vous
n’êtes pas seul·es ! »
C’est en tout cas ce que j’ai entendu, car j’ai mon propre Nico.
Nous vivons dans un immeuble qui a fêté ses 50 ans. Il date des années
70 et de la période développement des quartiers périphériques de Rennes.
Je lui trouve un charme et un confort, ainsi qu’une histoire, qu’aucun
bâtiment collectif sortant de terre aujourd’hui ne saurait recréer. Ces
bâtiments ont une capacité intrinsèque qui incarne parfaitement mon idée
d’attachement/détachement : leur acoustique ne nous laisse pas la
possibilité d’ignorer que nous avons des voisin·es. À défaut de ne pas
les croiser (ou les regarder) lorsque nous fréquentons les mêmes espaces
publics ou les espaces communs de nos immeubles, il nous est difficile
d’en ignorer leur présence sonore : portes qui claquent, volets qui se
ferment, machine à laver qui essore, perceuse qui perce, enfants qui
vivent, chien qui aboie. La plupart de ces sons deviennent notre
quotidien, intègrent la banale toile de fond de nos vies et ne font pas
événements. Dès lors, ils ont même la faculté de créer une sorte de
référentiel : entendre tel bruit de telle activité nous fait dire que si
nous pratiquons la même notre voisin·e l’entendra également.
Puis il y a les bruits-événements, ceux qui dépassent le référentiel entendu, qui nous
décale de notre quotidien : cet objet d’arrière-plan dans lesquels nous
nous prenons les pieds. Nous avons chacun·e nos propres sensibilités, je
l’ai constaté au fil des nombreux échanges avec mes voisin·es. Me
concernant je suis sensible à tout ce qui va toucher au sommeil et aux
bruits sourds et lancinants : les basses d’une musique trop forte ou
encore un chien qui aboie.
Nico (appelons-le Nico, je ne connais pas encore son nom) est arrivé en
mai avec ses propriétaires, nouveaux arrivants locataires dans
l’escalier d’à-côté. Nos appartements ont un mur mitoyen. J’ai découvert
son arrivée dès ses premiers aboiements, ceux-ci furent épisodiques et
sont rapidement venus rejoindre et actualiser mon référentiel de
voisinage. Jusqu’à ce fameux week-end, où ses propriétaires absents,
Nico a aboyé puis hurlé et gratté, et ce en continu sauf à quelques
moments près, sûrement dû à son épuisement. Le genre de bruit qui
réveille la famille entière et d’après les échanges du lendemain, bon
nombre de voisin·es. Je me suis moi aussi réfugié dans la production de
différentes traces : des enregistrements sonores, des échanges par sms
avec des voisins. Nous nous sommes organisés avec un voisin que je
connaissais peu jusque-là pour arriver à rencontrer les propriétaires de
Nico, chose difficile puisqu’à chaque fois qu’il aboie c’est qu’ils sont
absents.
Kleber Mendonça Filho est allé plus loin que le documentaire. Nico est
devenu l’acteur et le sujet d’un de ses films. *Les bruits de Recife* a
justement pour sujet la relation au voisinage et notamment la question
des relations individus-collectif et notamment de nos rapports aux sons.
Cette œuvre fictionnelle se déroule dans le quartier de Setúbal et plus
précisément dans l’appartement de Kleber Mendonça Filho et son
voisinage. La protagoniste principale, jouée par Maeve Jinkings, habite
cet appartement et est agacée par les hurlements incessants de Nico.
Elle en vient au point où elle va tenter de l’endormir en lui envoyant
un bout de viande dans lequel elle a mis un somnifère.
Viendra ensuite l’attente, la surveillance, et l’inquiétude devant ce
chien qui semble ne plus bouger : l’aurait-elle tué ?
La fiction est pour Kleber Mendonça Filho une forme d’exutoire :
permettre le détachement pour renforcer l’attachement. Un dispositif qui
a la particularité de fonctionner parce qu’il est adressé un public qui
va bien au-delà de soi-même. La boucle étant bouclée le concernant
lorsqu’un soir, bien des années après que le vrai Nico soit décédé, il
entend ses hurlements. Et de comprendre que son film *Les bruits de
Recife* passait ce soir-là à la télévision et que ses voisin·es le
regardaient, le son assez fort pour qu’il lui parvienne.
Ce fanzine en tant que mon propre dispositif pour chasser mes propres
fantômes – se détacher pour s’attacher – se pense aussi avec son propre
public et ses voisin·es.
## Le ballet des déchets
L’attachement/détachement pourrait s’entendre d’une manière binaire, ou
encore tenu-tendu comme un élastique envisagé d’une manière dialectique.
C’est sans compter ses caractéristiques évoquée précédemment : le
*stuckness* (Milne) ou le collement/décollement (Perros). À ce compte,
l’attachement/détachement ressemble à une danse, non pas celle,
improvisée, du « saut à cloche-pied pour tenter d’évacuer la douleur de
la rencontre entre notre orteil et la table basse », mais une danse
chorégraphiée, un ballet.
L’exemple le plus parlant de ces mouvements ritualisés de
l’attachement/détachement à son lieu de vie est sûrement celui des
déchets. Un sujet que j’évoquais déjà dans le Fanzine 3 avec notamment
une enquête sur le « théorème de la bouteille posée ». D’une manière
systématique – au sens d’un geste devenu quotidien, habituel – je
ramasse des déchets se trouvant sur mon passage lorsque je traverse le
square. Chaque fois qu’il m’est arrivé de l’évoquer avec des voisin·es,
je me suis rendu compte que cette pratique était courante et qu’elle
m’était formulée de manière quasi compétitive : « moi aussi j’en ramasse
beaucoup tous les jours ».
Je me suis pris à imaginer tou·tes ces voisin·es traversant le square,
se penchant pour ramener des déchets, déviant légèrement leur
trajectoire pour viser une poubelle, tel un ballet ayant pour thème
central « tenir à/maintenir son lieu de vie ». Cette idée de ballet est
une référence au travail de l’artiste américaine Mierle Laderman Ukeles
qui, depuis son « Manifesto for Maintenance Art : « Care." » en 1969,
n’a eu de cesse de visibiliser les gestes de maintenance et de soin. Son
travail porte sur deux aspects majeurs : le travail invisibilisé (et non
rémunéré) des femmes et notamment des mères et le travail invisibilisé
(et rémunéré) des « personnes de la maintenance ».
Une de ses œuvres, *Seven Work Ballets*, consiste notamment en la
réalisation d’un ballet de « balayeuses de voirie ». Chacune de ses
œuvres est l’occasion de ritualiser, systématiser, répéter des
dispositifs qui, par cet effet d’insistance et de circularité, nous
confrontent à ce que nous ne voyions pas alors que c’était là tout
autour de nous. Elle force l’« effet magique » qu’induit la banalité de
notre quotidien tel un voile qui invisibilise nombre de gestes qui
maintienne nos lieux de vie : à l’intérieur de nos foyers comme dans les
espaces publics que nous fréquentons.
Dans un autre travail, *Washing/Tracks/Maintenance : Outside*, au sein
d’un établissement d’art, elle va répéter les gestes de l’équipe de
nettoyage à l’extérieur du bâtiment, les quantifier, montrant ainsi que ces gestes prennent de la
valeur (artistique, symbolique) une fois qu’elle les a réalisés alors
qu’ils étaient jusqu’ici hors de notre attention et par là-même
disqualifiés.
## La maintenance, une façon de se tenir
Dans leur ouvrage *Le soin des choses,* Jérôme Denis et David Pontille
caractérisent une différence entre réparation et maintenance. La
réparation est une action ponctuelle, venant répondre à un événement
survenu et non désiré (une fuite sur une canalisation, etc.). C’est un
moment particulier qui appelle l’intervention de personnes spécifiques
et, une fois réparée il est considéré que la chose reprend son activité
exactement comme avant. La maintenance est une continuité de pratiques
qui interviennent au long cours et en dehors de tout événement
particulier. Ce sont une multitude de gestes qui ont pour particularités
d’être invisibles (invisibilisés), de passer sous le radar de nos
attentions et il en va de même pour celles et ceux qui les réalisent.
Une première hypothèse m’a amené à différencier en deux pratiques
distinctes le ramassage de déchets des voisin·es et celui des équipes
d’entretien de la ville. Le premier pouvant relever de la maintenance
lorsque celui-ci est quasi invisible et sans échéance et que le second
relèverait de la réparation, se trouve ritualisé, organisé autour de
deux types d’interventions : celle attendue à un rythme régulier et
celles particulières, à la demande du voisinage dans des situations
inhabituelles (événement générant des déchets, dépôt sauvage, bourrasque
ayant tout éparpillé, etc.). Cette première analyse ne tient pas, comme
Mierle Laderman Ukeles nous l’a montré, en s’attachant à visibiliser des
gestes de maintenance professionnels ou non, la maintenance n’est pas
qu’une question d’organisation institutionnelle ou professionnelle.
Plutôt que de se focaliser sur les gestes, une autre hypothèse serait de
regarder du côté des personnes pratiquant ces gestes de soin. Et plus
particulièrement de la manière dont elles (s’)engagent (dans) leurs
pratiques. Je ne peux dire, n’ayant pas encore pu discuter longuement
avec les équipes municipales, si cette hypothèse les concerne. Par
contre, pour ce qui est des pratiques non-professionnelles de mes
voisin·es il me semble que celles-ci ressemblent plus à de la
maintenance dans le sens aussi que Denis, Pontille, ou Laderman Ukeles
l’associent aux enjeux de soin (*care*). Le soin, bien qu’entendu
classiquement comme une attention portée à d’autre, l’est aussi (et
avant tout ?) comme une attention portée à soi. Ce qui me fait envisager
que ces pratiques de ramassage informel relève d’une maintenance au sens
aussi d’un « maintenir son attachement à son lieu de vie ».
Jean Paulhan, auteur et directeur de la revue NRF, a écrit un essai au
début du XXe siècle qui essaye de caractériser le rapport au langage et
à l’écriture comme une forme de Maintenance, de pratiques qui
enrichissent les lieux communs, les échanges et les relations. À propos
du langage il dit que la Maintenance justement est une « une façon de se
tenir, et de tenir *contre* lui ». C’est en tout cas la manière dont
j’ai vécu cette enquête autour du square de Setúbal, une façon de me
tenir, et de tenir *contre, tout contre* mon lieu de vie.
Sources utilisées :
Ouest-France, Wikipedia, Wiktionnary, Wiki-Rennes, Google maps, Waze,
Cartes.app, le site national de l’adresse, Youtube, Mubi, Portal de
dúvidas da lingua Portuguesa, Archives de Rennes, Les presses du réel,
Ronald Feldman Gallery, André Sauvage, *Le Blosne. Du grand ensemble au
vivre ensemble*, PUR, 2013, Anna-Louise Milne, *Habiter le point de
fixation. Contre l’abandon*, Eterotopia, 2025, Jérôme Denis et David
Pontille, *Le soin des choses. Politique de la maintenance*, La
Découverte, 2022, Jean Paulhan, *Les fleurs de Tarbes ou La Terreur dans
les Lettres*, Folios essais 1990 \[1941\].
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Ce fanzine est réalisé avec le soutien de la Maison des Squares
et de l’EUR CAPS, avec l’aide de l’État gérée par l’ANR au titre du PIA-France 2030 (ANR-18-EURE-0007)
et entièrement sous logiciels libres : Libre Office, Gimp et
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