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title: Fanzine 5 - Une absence
author: Benjamin Roux
date: Avril 2026
keywords: fanzine, recherche, recherche-action, recherche-creation, permanence, Blosne, Rennes, soin, édition
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(Le Blosne, Rennes)
-- Janvier à mars 2026
_Ce texte, en tant que fanzine, a pour destination première un format imprimé (A5 moins 1 cm, plié, agrafé) et a été écrit et édité en ce sens pour un format PDF et entièrement réalisé sous logiciels libres (Libre Office, Gimp et bookletimposer sous environnement Debian). Je partage ici une version HTML à laquelle j'ai seulement retiré la première et quatrième de couverture. Il est possible de consulter la version en fanzine (PDF) sur le site [Quartiers en recherche](https://quartiersenrecherche.net/categorie/le-blosne/)._
# Sommaire
[Un fanzine qui (se) cherche](#un-fanzine-qui-se-cherche)
[Une histoire d'arbres et de voisinage, poursuites](#une-histoire-darbres-et-de-voisinage-poursuites)
-- [Courrier de lecteur](#courrier-de-lecteur)
-- [« Les arbres dont tu parles »](#les-arbres-dont-tu-parles)
-- [La souche (poème)](#la-souche-poème)
[Hors-champs](#hors-champs)
-- [La répétition -- Colère, colère](#la-répétition-colère-colère)
-- [Digression -- Des pommes sans cidre](#digression-des-pommes-sans-cidre)
-- [Digression 2 -- Le monde ou rien](#digression-2-le-monde-ou-rien)
-- [L'absence -- Du soin pour soi](#labsence-du-soin-pour-soi)
# Un fanzine qui (se) cherche
Les permanences de recherche ont débuté en octobre 2024 et le premier
fanzine a vu le jour en janvier 2025. L'enjeu était de démarrer dès que
possible ces deux dispositifs, de recherche et d'écriture de la
recherche, afin que ceux-ci puissent trouver leur rythme et leur place
au sein du Blosne et de tout ce qui s'y passe.
Comme je le raconte au fil des fanzines, chaque permanence et chaque
fanzine sont l'occasion de voir ce qui se produit et de les faire
évoluer en fonction.
À quoi se mesure le fait qu'un dispositif est installé ? Pour les
fanzines, il pourrait s'agir du moment où l'on passe d'un sentiment
que celui-ci est lu (les fanzines mis à disposition sont pris) à une
situation concrète qui nous prouve que c'est le cas (des personnes
me font des retours à propos de ce que j'y ai écrit). C'est une
manière en effet de voir une progression du nombre de personnes qui,
depuis le premier numéro, me font des retours et peut-être aussi de
constater que ces retours se font depuis des cercles de plus en plus
élargis : cela a commencé par des ami·es et des personnes avec qui
je suis engagé ces dernières années, puis aujourd'hui par des
voisin·es que je ne connais pas forcément.
Christophe Hanna, dans son ouvrage *Sociographies*[^1], propose
d'envisager l'écriture comme des dispositifs et de sortir d'un schéma
classique et faussé où : un auteur actif, produirait une œuvre que des
lecteurs passifs recevraient. Si l'on regarde ce fanzine comme une
écriture qui engage un public déjà-là, et non pas une fois qu'il est
fabriqué et entre les mains d'un lectorat, mais au sens le plus large de
toutes les personnes qui y contribuent depuis les idées qui le
nourrissent pendant son écriture, sa fabrication ou encore sa diffusion.
Il serait possible de mesurer d'une façon plus dense et complexe la
manière dont un dispositif comme ce fanzine s'installe sur son
territoire de recherche. C'est ce que ce numéro vient rendre compte : le
texte « Une histoire d'arbres et de voisinage » a généré différents
retours, bien plus nombreux que n'importe quel autre texte publié à ce
jour. Cela va d'anecdotes qui m'ont été partagé à l'occasion d'une
discussion quotidienne, jusqu'à un SMS qui répond à une de mes
interrogations ou encore une prolongation inédite qui m'a été proposée
et que vous pourrez retrouver ci-après.
Dans ce numéro j'explore également la proposition de Marie Kondrat de
porter attention aux « hors-champs[^2] » comme autant de possibilités
présentes dans les écritures et les récits. J'ai enquêté ces derniers
mois, et par là-même aiguisé mon regard, pour tenter d'explorer si et où
se cachaient des hors-champs possibles dans mon écriture comme dans
celles du quartier. Je détaille plus loin quelques pistes.
# Une histoire d'arbres et de voisinage, poursuites
Dans le numéro 4 j'ai écrit un article intitulé « Une histoire
d'arbres, de voisinage et de politiques publiques ». Vous pouvez le
consulter à l'adresse en note de bas de page[^3]. Comme évoqué, celui-ci a provoqué des réactions lors
d'échanges quotidiens ces derniers mois, faisant toutes signe d'une
lecture du fanzine, qui plus est d'une lecture intéressée. En effet
ces discussions ne venaient pas tant en commentaire à proprement
parler des situations dont je faisais état dans mon texte, mais
étaient l'occasion pour mes interlocuteur·ices de me partager leur
propre vécu des espaces publics. En ce sens, le texte de Léo
ci-dessous en est un exemple tout en étant singulier par sa forme
écrite et développée.
Je cherche à comprendre ce qui opère dans mon texte (la forme, le
sujet, l'édition, etc.) et qui n'a pas eu le même effet pour
d'autres sujets déjà écrits dans les fanzines précédents. Je pense
notamment aux sujets autour des déchets et de la « bouteille posée »
dans le numéro 3. Celui-ci a sollicité des discussions très
intéressantes avec des ami·es chercheur·ses, mais pas tant avec les
habitant·es. Alors que j'ai pu constater, ces dernières années, que
la place des déchets dans l'espace public est un sujet classique des
discussions quotidiennes, quasiment à égalité avec la météo.
## Courrier de lecteur
**(Où il est question d'attention aux espaces publics avoisinants)**
*À la suite de la publication de mon texte sur les arbres de mon
voisinage j'ai reçu le texte ci-dessous qui m'a été envoyé par e-mail (à
l'adresse mentionnée en 4^e^ de couverture de ce fanzine). Il a été
écrit par Léo. Il est un voisin arrivé dans le quartier du Blosne il y a
près de deux ans. C'est un ami d'amie, mais nous ne nous fréquentions
pas tant jusque-là. Cela fait quelques mois que nous apprenons à nous
connaître, via l'école de nos enfants, mais aussi via notre intérêt
commun pour les espaces publics qui nous entourent. Avec pour Léo, par
passion comme par formation, une lecture fine du vivant non-humain à
commencer par la flore. À réception de son texte, je lui ai proposé de
le publier dans ce nouveau numéro.*
\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_
Après lecture du petit fanzine « La souche d'un arbre ».
Voici 3 objets, 3 « marques » qui m'ont interrogé autour de chez moi,
que je trouve témoigner de volontés plus ou moins explicites de soins
apportés à son quartier.
Ces marques ont en commun d'être toutes en lien avec la végétation.
Elles sont en revanches issues de 3 personnes différentes, avec des
intentions différentes : l'aménageur historique du quartier, une
personne en charge d'espaces verts d'un ensemble d'immeubles, et une
habitante.

1 : alors que l'environnement agricole préexistant (surtout des vergers.
Probablement des pommiers, dont les superficies cultivées ont
drastiquement chuté en Ille-et-Vilaine, accompagnant la vertigineuse
décrue de la consommation de cidre au 20e siècle) était mis en pièce
pour faire naître en quelques années un bout de ville entier, quelques
haies existantes ont été préservées. Celle à côté de chez moi est
composée de chênes pédonculés de plus de 80 ans d'âge je pense. Les
urbanistes se sont appuyés sur son tracé pour créer la trame viaire,
mais à moitié seulement : la haie est située à droite de l'allée de
Genève, mais à gauche de l'allée du Tage (ces deux allées étant en
continuité l'une de l'autre). La haie se retrouve traversée par la
route, l'une et l'autre se croisent. Pourquoi ne pas avoir juste suivi
la haie pour créer la voirie ? Je ne le sais pas. Mais cela permet à
l'extrémité de la haie côté allée de Genève de se libérer de la route
pour finir dans l'îlot central crée par 3 immeubles, et de faire d'un
square, assez triste en leur absence, un paysage qui en jette (au niveau
du 1 sur l'image).
Ces arbres participent grandement à l'ambiance de mon voisinage
immédiat. Certains sont majestueux et font plus de 25 mètres de haut.
Plusieurs sont cependant mal en point, et à 100 ans sont déjà des
vieillards, probablement mis à l'épreuve par l'environnement urbain :
sols compactés, chaleur et sécheresse renforcés par les constructions et
les infrastructures. On le voit à la densité du branchage relativement
faible, de branches mortes voire de ce qu'on appelle des descentes de
cimes : l'arbre sacrifie son houppier (toutes les branches qui forment
sa canopée) et repart de plus bas. Cela crée du bois mort qui fait le
bonheur d'insectes xylophages qu'on voit plus facilement en forêt : j'ai
au moins pu voir des lucanes cerf volant, le plus grand coléoptère
d'Europe (qui sont bouffés rapidement pas les geais et les pies) et des
grands capricornes, espèce protégée. Tu peux remarquer par les tas de
sciure au sol les arbres qui sont occupés. Et ainsi, ces arbres
constituant l'habitat d'une espèce protégée il est théoriquement
interdit pour la ville de Rennes de détruire un de ces arbres, qui est
pourtant sans doute mal en point du point de vue du gestionnaire.
\*\*\*\*\*
2\. Entre l'allée de Genève et l'avenue des Pays-Bas se trouvent 3
immeubles qui différent légèrement par leur architecture des immeubles
de l'allée du Gacet, et plus certainement par la gestion qui est faite
des espaces extérieurs.
Les abords de mon immeuble et de ma copro sont gérés par la ville. Le
tilleul mort en face de chez moi a été retiré par les agents de la
ville.
Pour ces bâtiments, cela semble différent. Je vois régulièrement un
monsieur -- la soixantaine -- intervenir au pied de plusieurs immeubles.
Avec un soin assez impressionnant : Tu remarqueras la symétrie des
plantations au pied de chaque immeuble de l'avenue des Pays-Bas (on
retrouve les mêmes espèces tout le long de l'avenue, agencées de la même
façon), et le désherbage minutieux qui y est fait (combat sans fin : la
terre laissée nue appelle une flore rudérale à s'exprimer à toute
vitesse).
Enfin : ce qui m'a le plus interpellé est le combat de Sisyphe dans
lequel ce monsieur s'est lancé il y a plus d'un an (peut être depuis
toujours ?).
Une trame viaire conçue en 1970 sert avant tout à faire rouler des
voitures et non pas à accommoder le piéton. Résultat, le trajet à pied
pour rejoindre le métro est (légèrement) allongé par l'existence d'une
belle pelouse entre l'allée du Gacet et l'avenue des Pays-Bas qu'il faut
théoriquement contourner (2). Et évidemment est né sous le piétinement
répété des piétons trop pressés pour faire le détour un « chemin de
désir » : un chemin informel, gadouilleux l'hiver, où la pelouse
s'efface. Pour éviter la gadoue, les badauds élargissent sans cesse le
chemin, et la pelouse régresse.
Hors de question pour ce monsieur de laisser une telle balafre
s'installer.
Deux options s'offraient à lui de mon point de vue :
-- créer un joli chemin, pour éviter le piétinement anarchique de sa
belle pelouse
-- laisser pousser l'herbe à la manière de la prairie urbaine derrière
chez moi. Il n'y a rien de mieux que de marcher dans l'herbe longue le
matin pour te tremper intégralement les pieds. C'est beaucoup moins
engageant de marcher dans une prairie que sur une pelouse.
Il a choisi une autre solution : tendre des fils et autres rubans pour
interdire le passage aux personnes irrespectueuses de la pelouse. Sans
cesse (car fils et rubans étaient régulièrement arrachés), et de plus en
plus grands (car les piétons bien décidés à couper contournaient la zone
d'interdiction pour gagner 10 mètres). Le summum a été atteint le
printemps dernier je crois, avec 3 épaisseurs de ruban rouge et blanc et
l'arrivée d'une minipelle pour retourner le terrain et rendre toute
déambulation très désagréable. Et bien je crois qu'il est en passe de
gagner son combat (tu remarqueras la zone plus foncée et luisante qu'il
a semée au droit du chemin, traduisant la présence de l'espèce de
prédilection pour faire un beau gazon, *Lolium perrene*, le ray-grass
anglais.
\*\*\*\*\*
3 : un pied d'immeuble où une petite dame a planté des fleurs et plantes
ornementales dont elle est très fière et dont elle parle aisément à ses
voisins.
## « Les arbres dont tu parles »

J'ai reçu ce SMS de Jean-Pierre quelques jours après lui avoir donné le
fanzine. Nous sommes voisins et nous nous côtoyons depuis plusieurs
années en tant que membres du conseil syndical de notre immeuble. C'est
pour cela qu'il a mon numéro de téléphone. Je ne connais pas tous mes
voisins (nous sommes cinquante-sept dans la copropriété) et je ne remets
pas à tout le monde mon fanzine. Pour Jean-Pierre c'est la première fois
que je lui en parle, et c'est dans une démarche de réciprocité. Il fait
partie des premiers arrivés dans notre copropriété en 1975 à sa
construction. Avant cela il connaissait déjà le quartier, car il a fait
partie de la structure chargée du programme d'urbanisme qui a fait
sortir de terre un quartier entier là où se trouvaient des champs. C'est
ainsi qu'il a su pour la construction de notre ensemble d'immeubles,
appelé Étoile du sud. Il a également fait partie, pendant plusieurs
années, du comité de quartier. Celui-ci était en charge de différentes
activités (notamment une course à pied qui avait lieu chaque année dans
la Zup sud) et notamment la réalisation d'un journal intitulé « Le
ruisseau du Blosne ». C'est à ce sujet que j'ai pris contact avec lui et
que je lui ai remis un exemplaire du fanzine pour lui expliquer le
contexte de mon intérêt. Ce journal était tiré à 2000 exemplaires et
diffusé dans tout le quartier (nous en avions reçu un exemplaire dans
notre boîte aux lettres à notre arrivée en 2019). Il reste un exemplaire
papier de chaque numéro archivé à la bibliothèque des Champs libres,
mais Jean-Pierre, en tant que coordinateur, a les fichiers numériques,
plus faciles à consulter. Mes échanges avec lui concernant ce journal
m'ont fait lui remettre mon fanzine et me voici donc également avec la
réponse à une de mes questions : ces arbres, courbés par le vent et
avoisinant notre immeuble sont des Amelanchiers grandiflora.

## La souche (poème)
Varlam Chalamov,*\
Tout ou rien*
Verdier, 1993, p. 163.
Coupant court aux racontars\
Ce fer, entre mes mains,\
A lu sur les cernes\
De la souche l'histoire.\
\
Spirales des privations\
Liées aux destins polaires,\
Ou disques d'un carton-cible\
Pour apprendre le tir\
\
De la ronde des années,\
Chaudes ou froides\
Tour à tour\
\
Le temps est compté\
\
Dessins gauchis\
D'années souffrantes\
Qui n'ont pu échapper à l'œil\
Omniprésent de la glace.\
\
Froissé et racorni\
Ton journal de bord\
Disparaît sous les branchages\
Dans l'herbe roussie\
\
Comme si, après la coupe,\
On avait roulé dans un coin\
La chronique des temps passés\
Parmi les contes de la forêt
# Hors-champs {#hors-champs .unnumbered}
« C'est dans le hors-champ que l'on cherche à puiser ce qui manque
ou résiste dans l'histoire racontée, un mécanisme qui permet
d'envisager les indices narratifs comme une manière à part entière
d'investir le hors-champ, et qui repose aussi bien sur les facultés
sensorielles que sur les aspirations imaginatives du sujet du
regard[^4]. »
Avec son ouvrage *Le hors-champ. Extensions d'un lieu* Marie Kondrat
explore cette notion, esthétique et politique, depuis les images, en
passant par le cinéma et la littérature. Le hors-champ c'est ce qui
ne se voit pas de prime abord mais dont à besoin le champ pour
exister. Dans les écritures il est possible de comprendre le
hors-champ comme tout ce qui dépasse du cadre, qu'il soit de la
forme matérielle -- les marges de la page, l'objet livre, les pages,
son format, etc. -- ou de celle de l'écriture -- et donc jouer de
différentes figures de style : la digression, l'ellipse, l'absence,
etc.
Ces propositions résonnent avec la pensée de Jean Paulhan dans *Les
fleurs de Tarbes*[^5] publié en 1941*.* Il y fait le constat que les
écritures et les romans ont perdu de leur intérêt, pris dans des
injonctions sans cesse renouvelées à la nouveauté et à l'inédit. Ce
dont serait responsable le milieu de la littérature lui-même à
commencer par les critiques littéraires. Pour Jean Paulhan tout se
joue dans le langage, l'idée que l'on s'en fait et l'usage que l'on
en a.
En cela Paulhan pense que tout est question de rhétorique, au sens
premier du terme, c'est-à-dire la technique et la mise en œuvre des
moyens pour s'exprimer. La *Terreur,* qui donne le titre à son
ouvrage, utilise le langage « comme la carapace d'un crustacé »
lorsqu'il y aurait un bon usage, celui de la *Maintenance*, où le
langage se trouve « dissimulé, comme le squelette d'un
mammifère[^6] ».
Cette idée de maintenance, au-delà du terme-même qui résonne avec
mon travail de recherche, fait appel chez Paulhan aux mêmes
caractéristiques : un intérêt porté au quotidien, au banal et à un
rythme qui appelle le temps long et la répétition.
Il n'aura de cesse de questionner les manières communes de
s'exprimer, pour lutter contre les injonctions à la nouveauté, à
l'inédit, finalement qui consistent à s'écouter parler. Et pour
Paulhan ces possibilités se trouvent du côté des figures de style
comme le lieu commun, le cliché ou encore le proverbe. Il est
question de trouver « une façon de se tenir \[avec le langage\], et
de tenir contre lui[^7] ». Ces manières de parler qui construisent
des implicites afin de pouvoir se comprendre et se raconter des
choses plus facilement. Il prend notamment l'exemple d'une
conversation du quotidien qui a besoin du banal sujet de la météo
comme un préalable partagé et permettre que l'on se comprenne.
Je me suis servi, ces derniers mois, de ces deux réflexions sur la
littérature et le langage pour tenter de repérer au sein de mes
pratiques quotidiennes de voisin et de chercheur ces hors-champs.
## La répétition -- Colère, colère
Depuis décembre 2025 nous animons avec Marie Audran des ateliers
d'écriture auprès d'habitant·es du Blosne. Nous avons appelé notre
démarche l'AMBÜ et j'en parlais dans le fanzine précédent. Dans le cadre
d'un atelier mensuel avec un collectif d'usagèr·es du Centre de santé,
nous avons abordé comme thématique la « fissure », en écho à différentes
vitres du lieu, comme d'autres dans le quartier, qui sont fréquemment
détériorées. Nous nous sommes rendu compte que ce sujet n'était pas
évident à évoquer, voir même sensible. Habituellement dans les autres
ateliers avec ce groupe l'écriture vient vite, et prend facilement la
forme qu'il est convenu d'appeler poésie ou littérature. Nous sentons
que le motif de la fissure est plus laborieux, plus douloureux, que les
paroles comme les écrits qui viennent sont plus tenus, dans une forme
qui, pour certains textes, serait celle d'un manifeste ou d'une
interpellation. C'est le cas pour Véronique[^8], son texte exprime un
ras-le-bol, le sentiment d'un manque de respect, comme si la personne
qui avait brisé cette vitre s'en était pris directement aux personnes
qui fréquentent le lieu, à commencer par elle.
Dans le cadre de l'animation d'un atelier, malgré la préparation du
dispositif en amont, il est impossible de savoir ce qu'il va se passer,
ici c'est le sujet que nous avions choisi, une autre fois ce sera l'état
d'esprit dans lequel arrivera une personne qui influencera l'ambiance
collective. Nous ne pouvions cependant nous empêcher de questionner
notre part, à Marie et moi, de responsabilité dans ce qu'il se passait.
Me concernant, sans arriver à le caractériser immédiatement ainsi, cela
se concrétisait dans ces textes qui me semblaient manquer de « poésie »
pour le dire vite. Ce n'est qu'en relisant le fanzine le soir même que
je remarquais le titre qu'avait choisi Véronique pour son texte :
*Colère, colère*. Non pas un, mais deux. Une répétition au sens de la
figure de style qui permet d'insister, mais également de donner du
rythme. Me viennent ainsi en échos, non pas un poème mais des chansons
françaises : *Voyage, voyage* de Desireless, *Parole, parole* de Dalida
ou encore *Et j'ai crié, crié...* de Christophe.
Il m'a semblé que ce titre, par cette simple (?) répétition, venait
renverser le texte dans son ensemble. Il ne s'agit pas de désamorcer la
pesanteur et la réalité du propos, plutôt lui donner une autre
perspective. La question que je me pose est : de quel geste relève le
choix d'un titre pour un texte ? Une écriture dans la continuité du
texte ou d'un geste éditorial, plus distancé qui vient équilibrer
l'ensemble ? Il est possible que la réponse ne soit pas aussi binaire et
se trouve au milieu.
## Digression -- Des pommes sans cidre
Faire une digression consiste, dans une discussion ou un exposé, à
s'écarter du sujet principal. Pour Marie Kondrat c'est un des procédés
faisant apparaître le hors-champ au sein même d'un texte. La digression
provoque ainsi un décentrement du texte principal, il nous rappelle à
d'autres possibles.
Dans le sens commun, digressé est plutôt mal vu, c'est d'ailleurs une
règle intériorisée puisqu'il est fréquent de voir un interlocuteur se
reprendre lui-même et s'excuser de s'être écarté de son propos premier.
Marie Kondrat nous invite, quant à elle, à regarder ce que permet la
digression, à commencer pour le propos ou le texte au sein duquel elle
surgit.
Dans le texte de Léo (page 6) à propos des espaces publics autour de
chez lui, il se trouve une digression, qui est facile à repérer
puisqu'elle a pris place sagement au sein de parenthèses :
(surtout des vergers. Probablement des pommiers, dont les superficies
cultivées ont drastiquement chuté en Ille-et-Vilaine, accompagnant la
vertigineuse décrue de la consommation de cidre au 20e siècle)
Les parenthèses (comme les tirets d'incises « -- ») sont censés nous
autoriser à lire le propos principal sans s'arrêter sur ce qui est
secondaire. Dans la réalité, nous sommes tenus par une convention
implicite avec l'auteur·ice qui fait que nous respectons son propos et
que nous lirons tout ce qu'il ou elle a à nous dire.
Dans le cas de Léo, j'avais remarqué cette digression, étant moi-même
assez familier de ce type d'écriture et en appréciant également ces
lectures dans la lecture. Mais celle-ci a pris toute sa puissance de
hors-champ quand, lors de nos échanges par e-mail pour publier son
texte, Léo m'a écrit qu'il voulait la supprimer : « je me suis permis
\[...\] le retrait d'un bout de phrase qui alourdissait le texte je
trouve. » Tout en doutant de ce choix : « Si tu penses que cela doit
être conservé, je te suis ! »
Il s'agit là d'une parenthèse qui nous renseigne : elle inscrit
l'histoire du quartier, vieux d'à peine 50 ans, dans une histoire elle
millénaire du département et de son passé rural et agricole.
## Digression 2 -- Le monde ou rien

Le poème « La souche » en page 13 est extrait du recueil *Tout ou rien*
de Varlam Chalamov. Je l'ai lu récemment et il m'a semblé être un bel
écho à cette souche dont je parlais dans le fanzine précédent. J'ai
découvert Varlam Chalamov en note de bas de page d'une de mes lectures
de ces derniers mois autour des discussions et controverses sur ce que
peut la littérature après la Shoah. Un sujet qui me passionne depuis
plusieurs années et où se joue le rapport entre fiction et factualité,
narration et témoignage, mémoire et archive, etc. Le *Tout ou rien* de
Varlam Chalamov renvoie à ses années au Goulag en Russie et au fait
qu'il n'a eu de cesse de chercher ce que le roman et la poésie pouvaient
face à ce qu'il a vécu ou ce qu'il s'est passé à Auschwitz.
Le titre de ce recueil a été l'occasion d'une digression au sein de mes
propres pensées. Ce titre m'a renvoyé à une autre sentence tout aussi
binaire : *Le monde ou rien*. Il s'agit du titre d'un morceau du groupe
de rap PNL. Lui-même emprunté à une réplique du film Scarface où Tony
Montana, joué par Al Pacino, répond dans le doublage de la version
française à la question « Qu'est-ce qui te revient Tony ? » : « Le monde
chico, et tout ce qu'il y a dedans[^9] ». Cette réplique donnant
elle-même le nom au premier album du groupe : *Le monde chico*, c'était
en 2015. L'année suivante voit les rues françaises se remplir de monde
pour une des contestations les plus importantes de cette décennie : la
mobilisation contre la Loi Travail. Et celle-ci est l'occasion notamment
d'une forte mobilisation des lycéen·nes qui se sont réapproprié·es les
écritures sur les murs et façades dans une longue tradition depuis mai
68 et ont mobilisé des slogans qui sont ceux de leur génération : Le
monde ou rien ! (voir la photo page précédente.)
Le propre de cette digression n'est pas de mettre sur le même plan la
portée initiale de ces deux sentences. L'une du vingtième siècle, d'un
auteur ayant vécu l'impossible à vivre comme à raconter et de l'autre
celle d'une génération en prise avec son siècle et la condition
mondialisée de nos existences. Par contre je ne hiérarchiserai pas la
forme non plus, ne serait-ce qu'en regard de ma propre expérience,
depuis laquelle ces deux phrases résonnent, d'une culture populaire qui
est la mienne et autant celle d'une poésie de l'écriture murale d'un
mouvement social, de la rime et de la symbolique d'un texte de rap comme
d'un texte russe du siècle précédent.
## L'absence -- Du soin pour soi
Lors d'un atelier d'écriture de l'AMBÜ au Polyblosne dans le cadre d'un
cours de langue, nous récoltons des gestes de soin. Nous avons proposé
de les classer en quatre échelles différentes : pour soi, pour son
chez-soi, pour son immeuble ou sa rue, pour son quartier.
À ce moment-là Assia[^10] vient d'écrire une bonne partie de sa carte
sur un moment de soin et elle en parle à Noëlle, bénévole animatrice du
cours (notamment pour des questions de maîtrise de la langue nous
faisions travailler les participantes en binôme). Elle lui évoque ce
qu'elle a écrit : qu'elle a profité d'un jour de grève à l'école et que
les enfants ne rentrent pas le midi pour manger à la maison et pour
avoir enfin du temps disponible. Elle raconte qu'elle prend la décision
de déplacer le mobilier et notamment le canapé, puis de s'atteler à
repeindre un vieux radiateur, qu'elle avait beau nettoyer sans succès.
Elle a arrêté d'écrire cette histoire à cet endroit et elle raconte à
l'oral à Noëlle que, plus tard dans la journée, elle a aussi pu prendre
un café et même regarder un film. Et je vois, observateur discret de cet
échange qui ne m'est pas directement destiné, qu'Assia sourit de joie.
Noëlle lui dit que c'est super et qu'elle doit finir d'écrire cela. Ce
qu'Assia ne fera pas.
Je ne connais pas les raisons qui font qu'elle ne finira pas d'écrire
cette journée de soin, il nous restait pourtant du temps dans l'atelier.
Ceci étant je trouve intéressant que l'histoire racontée sur la fiche
s'arrête à un soin principalement tourné vers son appartement et sa
famille, et que la partie qui la concerne vraiment n'y soit pas. Est-ce
une question d'autorisation ? Comme l'écrit reste (et sera publié), le
risque serait que l'on sache qu'elle a pris du temps pour elle ? Ou au
contraire, le vrai soin pour soi doit rester pour soi, et l'oral a cette
faculté de partage et d'oubli que l'écrit n'a pas ?
« Cette absence fondamentale, en littérature, prend donc une fonction
comparable à celle du hors-champ : faire du non-écrit -- de ce qui n'a
jamais été écrit, de ce qui a été écrit puis effacé ou de ce qui reste à
écrire -- la condition même de la lecture[^11]. »
J'ai pu capturer cette absence dans le texte d'Assia parce que j'étais
présent au moment de son écriture. Qu'en reste-t-il pour une personne
qui découvre cet écrit ?
Marie Kondrat, depuis la question du hors-champ, ouvre notre lecture, au
sens premier d'un rapport à l'écrit, mais aussi notre lecture du monde
au sens de porter un regard sur ce qui nous entoure. Elle propose en ce
sens de regarder-lire en regardant ce qui est, en ayant à l'esprit ce
qui n'est pas dans le champ, ce qui a été, ce qui aurait pu être, ce qui
n'est plus. Elle nous invite à lire un livre depuis ceux qui n'ont pas
été écrits ou aboutis pour que celui-ci advienne, mais aussi, avec
l'histoire d'Assia, depuis ce qui a été dit mais qui ne se trouve pas
écrit. L'absence.
\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_\_
Fanzine réalisé entièrement sous logiciels libres : Libre Office, Gimp
et bookletimposer sous environnement Debian.
Typographies libres : Avara de chez Velvetyne pour les titres, et EB
Garamond pour le texte.
[^1]: Christophe Hanna, *Sociographies. Une écologie des écritures*,
Questions théoriques, 2025
[^2]: Marie Kondrat, *Le hors-champ. Extensions d'un lieu*, Seuil, 2025
[^3]:
[^4]: Marie Kondrat, *Le hors-champ. Extensions d'un lieu*, Seuil, 2025,
p. 47.
[^5]: Jean Paulhan, *Les fleurs de Tarbes* ou *La Terreur dans les
Lettres*, folio essais, Gallimard, \[1941\] 1990.
[^6]: Jean Paulhan, *op. cit.*, p. 159.
[^7]: Jean Paulhan, *op. cit.*, p. 77.
[^8]: Prénom modifié
[^9]:
[^10]: Prénom modifié
[^11]: Marie Kondrat, *op. cit.*, p. 172.