Pour un « do it yourself » du récit ou comment se réapproprier l’ « art de conter » nos expériences collectives

Ce texte est la retranscription de mon intervention du 23 janvier 2018 à Nantes auprès du collectif L’enracinée dans le cadre du très passionnant projet TARZ, où les récits de femmes se brodent au fil des rencontres.

Même réécrit, celui-ci peut garder la maladresse de l’oralité.

S’il y a une chose à garder à l’esprit, tout au long de ce récit, c’est l’articulation individu/collectif. Il s’agit du point de départ de mes questionnements. Et justement, si je remonte le fil de l’histoire, le commencement se déroule dans un bar-restaurant en coopérative de 2008 à 2012 à Rennes. Un lieu dans lequel je mets d’abord les pieds en tant que client. Je viens d’arriver sur Rennes, je ne connais personne, ce lieu est un bon prétexte pour croiser du monde, écouter des gens parler, et boire des coups. Et puis je me lie d’amitié avec les personnes qui sont derrière le comptoir et, en 2010, ils me proposent de les rejoindre et de devenir salarié-associé avec eux. Je crois bien que c’est là, vraiment, que débute pour moi mon intérêt pour toutes ces questions : je mets les pieds dans un milieu que je ne connais pas, une coopérative, du collectif, de l’autogestion.

Je commence à mettre le doigt dans un engrenage de questionnements, de sentir le besoin de creuser un sujet à propos de pratiques collectives, sur ce qu’il se passe lorsqu’un groupe d’humains décident de faire commun autour d’un même désir. C’est d’ailleurs la définition que j’utilise pour décrire un collectif. Nous le verrons, le choix des mots est important pour moi. Un mot, lorsqu’il est entendu ou lu, déroule en nous tout un contexte : définition, idée que l’on s’en fait, ressentis et émotions que nous lui avons adossé suite à une expérience vécue… Tout au long de ce travail, j’ai gardé cette idée en tête pour bien choisir les mots que j’utilisais et, à minima, savoir que ceux-ci pouvaient ne pas résonner de la même manière chez telle ou telle personne rencontrée.

J’ai essayé d’avoir la définition la plus large possible pour, dans un premier temps, ouvrir mon exploration : un collectif est un ensemble d’individus qui se retrouve un temps donné autour d’un désir commun. Cette définition peut ainsi correspondre à de nombreuses situations et personnes. Je me suis intéressé en parallèle à une autre notion importante dans mon travail : la culture des précédents. Autrement dit : comment cultivons-nous ce qui nous précède ? Comment regardons-nous les choses, les gens qui nous ont précédés, les histoires petites et plurielles et non seulement l’Histoire avec un grand H ? Cette expression vient de David Vercauteren dans un livre qui s’appelle Micropolitiques des groupes, pour une écologie des pratiques collectives. Ce livre a une influence importante au sein de différents milieux militants et engagés. Il a posé des notions et des questions importantes qui étaient peu verbalisées jusque-là. Pour de nombreux collectifs que j’ai pu croiser, il m’a servi de porte d’entrée et de point d’appui dans mes différentes rencontres. Il ne cite qu’une fois cette expression dans son livre, en introduction, mais cela a suffi pour que je m’arrête dessus et que j’en fasse le sujet principal de toutes mes réflexions.

À travers cette notion de culture des précédents je cherchais, dans un premier temps, à trouver LA solution qui permettrait aux collectifs de ne pas refaire les mêmes erreurs, les mêmes bêtises que nos aïeux (qui nous ont précédés) ou nos pairs (qui font en même temps, mais ailleurs). Je me suis rapidement rendu compte que c’est beaucoup plus complexe que cela. Ce n’est pas simplement une question d’erreur, parce que nous ne vivons pas dans un monde manichéen : l’erreur n’est pas que négative. Il s’agit plutôt de réfléchir aux manières de s’enrichir des autres en résistant à la tentation de normaliser les fonctionnements et pratiques collectives. Chercher à faire rentrer toute cette complexité dans des cases pour pouvoir trouver des solutions  « clés en mains » pour « bien faire » collectif. La culture des précédents est donc à voir tout d’abord comme une pratique à conscientiser (car bien souvent déjà présente dans les pratiques collectives), mais aussi comme un ensemble d’expériences et de savoirs entrelacés qui s’échangent et se partage à travers les temps et les espaces.

La culture des précédents m’a rapidement amené à la notion de trace. Ce terme renvoie facilement à un imaginaire de la chasse, de l’exploration, du trappeur qui suit des animaux dans une forêt. Et c’est intéressant comme parallèle, car cela permet de rappeler que la trace n’existe pas en tant que telle, elle existe seulement dans l’œil de celui ou celle qui la regarde ainsi. La trace n’a d’existence que lorsqu’une personne fait le choix de la regarder comme tel. Une première formulation de mon questionnement de recherche est justement : « comment faisons-nous trace de nos expériences collectives ? » J’ai donc choisi dix matériaux qui étaient pour moi dix traces d’expériences collectives.

J’ai tout de suite éludé de mon travail de recherche la question de l’oralité, je n’étais pas en capacité de l’intégrer à l’époque. C’était pour moi quelque chose de beaucoup trop vaste, trop peu perceptible et je ne considérais pas avoir le temps et les connaissances pour le prendre en compte. L’oralité est vraiment une forme en soi. Je me suis plutôt consacré à tout ce qui avait une matérialité, c’est à dire ce qui sortait de nos esprits, et qui était rendu visible et lisible à d’autres. Concrètement, j’ai choisi dix matériaux en essayant de laisser le plus de place possible à la varité de formes et de contenus. Ce sont notamment : une bande dessinée sur une communauté de vie et de travail et parue en librairie, un fanzine sur la rencontre entre un artiste contemporain et un collectif et distribué de la main à la main au fin fond de la Creuse, un dîner-spectacle d’une compagnie de théâtre qui relate de manière métaphorique leur expérience collective, un document PDF en ligne qui relate un restaurant-librairie à Nice dans les années 70, un docu-fiction basé sur une d’une bande dessinée et diffusé sur France Culture, etc. Ici, la fiction audio est une forme d’oralité, mais qui, une fois passée par la radio et le podcast, se trouve figée dans une forme matérielle.

J’ai utilisé, dès le début de mon travail, le mot trace pour parler de ces dix matériaux. Mais un second terme est ensuite arrivé : le récit. Je me suis posé la question de ce qui distinguait ces deux termes : en quoi le récit se différencie de la trace lorsqu’il est appliqué au collectif ? À ce niveau-là, j’ai été voir du côté de celles et ceux qui ont travaillé sur ces sujets dans des disciplines littéraires. Je me suis appuyé sur le travail de Francesca Polletta aux États-Unis et d’Yves Citton en France. Ils ont tous les deux travaillé la question des récits au sein des mouvements sociaux et des champs politiques. Ils nous disent que pour qu’un propos soit un récit, celui-ci doit respecter six critères. Sans entrer dans les détails, il faut déjà qu’il y ait une temporalité et qu’elle soit compréhensible par la personne qui en est destinataire. Il faut également qu’il y ait au moins un personnage et donc au moins un point de vue sur ce récit. Etc. Il existe donc des clés plus ou moins complexes qui, une fois assemblées, forment ensemble la structure du récit. À la lumière de ces travaux, j’ai repris mes dix matériaux et je me rends compte que ceux-ci ne sont peut-être pas que de simples traces, mais qu’ils seraient des récits. Le principe d’un récit est bien d’être construit de manière à s’adresser à quelqu’un d’extérieur à l’histoire. Afin qu’une personne qui n’a pas vécu l’événement narré puisse tout de même en comprendre l’essentiel. Et c’est là où je différencie la trace du récit : la trace n’est lisible que par celles et ceux qui ont vécu le bout d’histoire qu’elle raconte. Des exemples concrets de traces peuvent être : des notes prises dans un cahier, un compte-rendu de réunion, une photo qui immortalise un événement vécu ensemble ou encore trois mots marqués sur un coin de nappe d’un restaurant… Ce ne sont pas des récits parce que, s’ils sont pris de manière indépendante, quelqu’un d’extérieur au moment ou à l’expérience vécue n’en comprendra ni l’enjeu ni le vécu.

Je pensais être parti sur dix traces, je me retrouve avec dix récits. Comme j’ai pu avoir accès à ces dix matériaux alors que je ne faisais pas partie de ces aventures collectives cela démontre que ces personnes ont fait l’effort de s’adresser à d’autres. Cela vient donc ouvrir de nouveaux possibles et de nouvelles réflexions dans mon travail.

F. Polletta et Y. Citton nous disent qu’il n’est pas possible de s’adresser à d’autres sans y mettre de l’intention. Lorsque nous racontons une histoire à quelqu’un d’autre, ce récit n’est jamais désintéressé. Yves Citton nomme cela un faire-faire. Je vous propose ici un petit détour par un mot et une notion qui s’appelle le Storytelling. Il y a deux ou trois ans, lorsque je commençais à raconter mon travail, je devais quasiment partir de zéro à propos de cette notion. Aujourd’hui l’actualité nous a rattrapée et, grâce à des gens comme Trump ou Macron, c’est une notion peu à peu rentrés dans nos quotidiens. Le Storytelling n’a pas de traduction en français pour ce qui est du concept, mais cela signifie littéralement « raconter des histoires ». Ce concept a été théorisé dans les années 80, à la fin des trente glorieuses. Le libéralisme et le capitalisme arrivent d’une certaine manière à bout de souffle, car tout ce qui nous entoure est devenu marchandise, tout est vendable. Des gens se mettent donc à réfléchir à ce qu’il est possible de faire et cela aboutit notamment à théoriser une « économie de l’attention » ou, pour reprendre la phrase d’un ancien directeur de TF1 : « moi ce que je vends c’est du temps de cerveau disponible à Coca Cola ». Puisque maintenant tout peut se vendre, l’enjeu se formule en ces termes : comment donner envie aux gens d’acheter telle ou telle chose ? Comment capter l’attention du potentiel client ? C’est à ce moment qu’apparaît le Storytelling comme concept et ce dans deux univers différents : la communication de vente et la communication politique. Pour reprendre l’idée de l’intention comme un faire-faire, l’un a pour intention de faire-acheter lorsque le second est de faire-voter. Pour revenir à ce qui nous intéresse ici, le faire-faire du récit en général est très vaste : faire-pleurer, faire-s’émouvoir, faire-bouger, etc.

Nous venons de le voir le récit, dès qu’il y a un émetteur et un récepteur, est pris dans des intentions. Dans ce même cas de figure, celui-ci est également performatif. Le fait de dire quelque chose peut le faire advenir. Deux exemples assez parlant sont : d’un côté un juge et de l’autre un maire. Lorsque le premier prononce la phrase « je vous condamne », l’instant d’avant la personne ne l’était pas et l’instant d’après elle l’est ; un maire quand il prononce à l’intention des deux personnes devant « je vous déclare mariés », l’instant d’avant elles ne l’étaient pas, l’instant d’après, elles le sont. Ces deux exemples sont assez caricaturaux parce que leur parole est à remettre en contexte au regard de fonctions et rôles au sein de notre société. C’est le contexte, ici le légal et le juridique, qui donne plus ou moins d’importance et de pouvoir à la personne qui émet la sentence. Mais, le récit est aussi performatif dans nos quotidiens. Nous sommes sans arrêt en train de matérialiser dans notre cerveau la situation que l’on s’apprête à vivre. Nous nous formulons l’événement qui arrive et, en fonction de ce que l’on se raconte, vont découler nos choix. « Est-ce que je décide en sortant de la maison de passer par tel chemin… Je dois être à telle heure au bureau, mais je dois aussi passer prendre du pain… » Je suis alors en train de me passer ce scénario en tête (je fais le film de mes actions à venir) et c’est bien ce processus qui va me mettre en acte, me faire agir dans un sens ou un autre. Le récit fait partie intégrante de nos quotidiens et c’est de cette manière que nous pensons (nos vies).

Pour revenir à ma recherche, je reviens au bar-restaurant en coopérative par lequel tout ce travail a débuté. Nous avons fait le choix de fermer ce lieu en 2012 pour différentes raisons, mais la cause principale était économique : vendre avant que cela ne devienne trop compliqué. Avec mon désir de culture des précédents, je tenais à ce qu’il y ait un récit produit de ce que nous avons vécu ensemble. Nous avons été dix-neuf salariés à travailler dans ce lieu pendant quatre ans. Cela fait une belle équipe et surtout un beau turn-over, beaucoup de gens qui se sont croisés… Avec un ami, nous avons proposé aux autres de se retrouver sur un week-end, quatre mois après la fermeture, pour se raconter toute cette aventure. Structurer un temps d’échanges sur un week-end, un lieu et des temps d’échange, le tout est enregistré. Nous avons réussi à réunir quinze personnes sur les dix-neuf pendantces deux jours. L’enjeu était de travailler des bilans, individuels et collectifs. Ce week-end se termine par une discussion où nous nous demandons tous ensemble ce que nous allons bien pouvoir faire de toute cette matière. Pris dans l’euphorie de ces deux jours de bières et d’échanges, nous décidons de produire un récit, plutôt sous une forme écrite. Nous sommes six à nous lancer dessus. Au bout d’un an nous sommes arrivés à un plan élaboré et quelques parties rédigées. Nous nous étions retrouvés plusieurs fois pour réécouter les enregistrements, échanger, prendre des notes, etc. En 2018, cinq ans plus tard, nous en sommes au même stade. A ce jour ce travail reste inachevé. C’est cette expérience-là qui a structuré mon travail. J’étais personnellement pris dans un dilemme : d’un côté, produire coûte que coûte une culture des précédents quitte à l’écrire tout seul, ou de l’autre, croire coûte que coûte au collectif et à une écriture collective quitte à ne jamais rien produire. Je me suis lancé dans ce travail pour tenter d’y répondre.

De la question de la trace dans nos expériences collectives, j’en suis venu à la question : « quelles sont les intentions qui amènent le collectif à produire un récit ? » Mon cheminement « de la trace au récit » s’est fait en parallèle de la première année et des entretiens réalisés. Pour ceux-ci, j’avais pris une grille très pragmatique, la même pour tout le monde : afin de cerner le « comment » : « comment avez-vous fait cela ? », « quelles questions vous vous êtes posées ? », « par quels travers vous avez pu passer ? », « combien étiez-vous ? », « Quelles ont été les différentes phases de productions ? », etc. J’étais dans une période où je ressentais le besoin de systématiser ces choses-là. D’un côté je menais des entretiens très techniques et de l’autre j’avais tout ce cheminement dont je viens de vous parler : l’évolution de mes questions, les termes utilisés, et l’importance de l’intention dans un récit… J’arrive à un moment fatidique où le croisement s’opère entre la question de départ et celle des intentions. J’ai donc analysé ces matériaux en recherchant les intentions dites ou non, par les personnes rencontrées. Aller chercher les « faire-faire ». Quels étaient les « faire-faire » que ces personnes voulaient partager ? J’observe que toutes les intentions rencontrées ont toujours été dans un aller-retour permanent de l’individu au collectif.

Pour commencer, je me suis rendu compte que tous ces collectifs avaient fait ce travail-là, avant tout, pour s’adresser à eux-mêmes. Ce récit s’incarne dans trois temporalités différentes selon l’étape de vie du collectif.

Tout d’abord, le récit au commencement du collectif incarne l’enjeu du « commun ». D’après le travail de Pascal Nicolas- Le Strat, le commun n’est ni inné ni acquis, c’est un construit. Comme un ouvrage que l’on remet tout le temps au travail, le récit est une des constituantes de ce « commun en devenir ». Il est un préalable préalable au « faire ensemble ».

À l’opposé, nous pouvons trouver le récit comme fin, ce que j’ai d’ailleurs vécu dans le bar-restaurant. Il constitue ce travail du bilan individuel et collectif : ne pas partir juste en se disant au revoir, et se demander ce que nous laissons derrière nous.

Enfin, le troisième est l’intermédiaire, le récit comme talvère, terme occitan pour parler de l’endroit aux extrémités d’un champ qui est forcément non labouré, non exploité ; c’est le bout nécessaire au paysan pour tourner avec sa charrue et ses bœufs, c’est le moment où il s’arrête, regarde ce qu’il vient de faire et contemple ce qui va bientôt être fait. C’est un moment où l’on fait le point, on regarde d’où on est parti, quels étaient nos désirs de départ, où nous sommes à l’instant T et vers où nous souhaitons repartir. Le récit permet cela également.

Ces choses-là ne sont pas dites explicitement de la part des personnes rencontrées, c’est bien l’analyse de leur propos, mon regard de pisteur de traces qui pointe cette particularité. Cette spécificité du récit « adressé à soi » nommé ci-dessus est forcément accolée et concomitante au récit « adressé à l’autre ». Et pour ce qui est de cette adresse à d’autres, j’en ai relevé deux, en lien : c’est le « faire-savoir » et le « faire-agir ». Ou dit autrement : le « faire-savoir » pour « faire-agir ». Marquer de notre modeste empreinte l’ensemble de ces histoires multiples et collectives cette grande culture des précédents. Ces histoires ne sont ni racontées dans les manuels scolaires ni tamponnés d’un « vu à la TV ». Marquer pour donner envie aux d’autres d’agir. Nous sommes ici sur cet enjeu de l’encapacitation, et l’empowerment. Le récit comme « démonstration souriante » : faire soi-même pour montrer que c’est possible.

Sans chercher à systématiser une manière de faire récit, il est tout de même possible de donner quatre pistes. Ce sont des éléments qui ont émergé de ce travail d’analyse.

À travers ce travail, j’ai pu répondre à mon dilemme « écrire et construire tout seul cette culture des précédents ou attendre mes collègues pour l’écrire ensemble quitte à ne jamais la produire ». J’ai cherché à comprendre pourquoi j’étais habité par cette envie et pourquoi je ne voulais pas lâcher cette idée de trace. J’ai constaté que, cette envie, les autres l’avaient moins. Du moins, ils étaient déjà partis sur autre chose et ils accordaient moins de désir que moi à cela. Je me suis rendu compte à travers les entretiens que la motivation à raconter est proportionnelle au côté fondateur de l’expérience. Cela ne veut pas dire que pour les autres cette expérience n’a pas été fondatrice, mais elle l’a sûrement été beaucoup moins que pour moi. Pour ma part je considère que, dans mon parcours de vie, il y a un avant et un après ce bar-restaurant en coopérative. Et c’est quelque chose que j’ai rencontré chez plusieurs autres personnes pendant les entretiens : un effet-miroir qui m’a permis de comprendre à quelle place j’étais dans ce lieu et ce que ça peut vouloir dire pour celles de mes collègues.

La deuxième piste est que les récits sont racontés par des personnes situées, c’est-à-dire, qu’ils proviennent de celles et ceux directement concernés par la vie du collectif. Ici on revient bien à l’enjeu de récits collectifs : j’attache de l’importance à inciter celles et ceux qui l’ont vécu à le porter eux-mêmes. À côté de cela, je fais un travail de culture des précédents en collectant toutes les matérialités (surtout des livres et brochures) relatant des expériences collectives que je peux trouver. Je me rends compte qu’il existe peu de traces de manière générale ou peu de traces facilement accessibles. Et quand elles le sont, il s’agit souvent de traces de type journalistique ou des travaux de recherche. De personnes qui se font « tiers récoltant-racontant » et vont chercher des archives ou des paroles, pour raconter l’histoire à la place de celles et ceux qui l’ont vécu. Cette deuxième clé du récit comme autoproduction vient donc contrebalancer ce constat-là.

La troisième clé consiste à regarder le récit pour ce qu’il est et pour ce qu’il provoque/permet, et non pour la recherche de vérité à tout prix. C’est un autre blocage que j’ai décelé dans les collectifs. Vouloir raconter une histoire à plusieurs est complexe, parce que cela oblige à s’entendre sur une seule et même version. Pour que cela soit possible, il faudrait faire le choix d’un livre et y accumuler des chapitres où chacun d’entre eux serait le récit individuel de cette expérience collective. Ainsi, chaque point de vue n’aurait pas besoin d’être confronté aux autres. Mais si nous décidons d’en faire une seule et même version, nous sommes dans l’obligation de nous confronter à des réalités qui sont forcément subjectives et complexes. Même si c’est facile à dire, j’incite donc plutôt à regarder ce que ce récit nous permet de raconter ensemble (à nous-mêmes et à d’autres), plutôt que d’y chercher la véracité, le véridique, qui n’existent pas au final. Le récit n’est jamais tout à fait vrai.

Il est intéressant de faire un léger détour par le propos du philosophe Walter Benjamin, dans une nouvelle qui s’appelle « le narrateur » : une ode à « l’art de conter » qu’il considère que nous avons perdu. C’était en 1940. Pour lui tout ce qui nous parvient est déjà prémâché, prédigéré. Les propos qui nous entourent relèvent plus de l’information que du récit. Walter Benjamin considère que « l’art du conteur consiste pour moitié à savoir rapporter une histoire sans y mêler d’explication. » Mais aussi que « le conteur emprunte la matière de son récit à l’expérience : la sienne ou celle qui lui a été rapportée par autrui. Et ce qu’il raconte, à son tour, devient expérience en ceux qui écoutent son histoire. » Il s’agit d’accepter que le récit vive et qu’il ne soit jamais tout à fait le même. Son propos est toujours aussi criant d’actualité. C’est un peu ce que j’essaye de chercher en faisant ces récits-là, ces rencontres-là.

Enfin la dernière clé est une version moderne de l’appel de Walter Benjamin. Nous sommes dans une ère du DIY, Do It Yourself, c’est la mode. Bien que ce soit inhérent à nos pratiques, c’est dans l’air du temps de le nommer, d’y revenir, sûrement pour tenter de remédier à tous les autres espaces de nos vies où nous perdons la main sur ce qu’il s’y passe. Je remarque que c’est bénéfique pour de nombreuses personnes de le nommer ainsi : les Fab Labs, la musique, la sérigraphie… J’ai même vu dans le métro parisien des publicités pour nous vendre des « packs » pour faire notre bière nous-mêmes. J’ai trouvé que c’était très urbain comme manière de penser le « fait soi-même ». Dans cette période où l’on cherche de plus en plus à se réapproprier de A à Z nos pratiques, j’ai donc envie d’appeler à un DIY des récits. Se réapproprier l’art de conter, pas tant pour réinventer une pratique ancestrale (même avant que les humains aient la parole, cet art a existé : l’art pariétal en est un exemple), mais plutôt comme enjeu de le nommer. Il s’agit rendre visible le fait que le récit est inhérent à nos vies, nos quotidiens et nos pratiques. C’était l’exemple que je vous donnais : de manière individuelle et performative, nous sommes tout le temps en train de nous raconter des histoires. Il m’a suffi de prendre conscience de sa présence dans mon quotidien, pour que cela transforme ma manière d’échanger avec d’autres personnes. À une échelle collective, cela permet de voir quels sont les espaces où nous avons produit soit des traces, soit des récits, et comment nous pouvons les distinguer et nous en servir.

J’ai remarqué également quelques pistes que l’on peut creuser pour travailler ces différents blocages soulevés précisément. Il y a cette idée de vérité, comme s’il y avait d’un côté des « récits vrais » et des « récits mensonges ». Si ce n’est pas vrai, c’est forcément mentir que de le dire. Or, la subjectivité est inhérente au récit. La seconde chose est une idée qui vient de l’auteur de sciences-fictions, Alain Damasio : opposer au divertir le subvertir. C’est un terme qui me plaît beaucoup. Le divertir serait l’entertainment, le divertissement, notamment télévisuel, qui nous contraint dans une réception, une passivité corporelle et intellectuelle. Et en vis-à-vis, il nous propose le subvertir, l’agir. On devient émetteur et on est dans la création, l’action. On est engagé. Ce sont des termes qui peuvent aider à se mettre au travail sur ces questions. Comme dirait Albus Dumbledore : « Harry, tu vas devoir choisir entre le bien et la facilité ».

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