Enjeux d’une culture / politique des précédents et de l’élaboration / transmission des savoirs qui lui sont associés.

J’ai rédigé ce texte pour tenter de présenter mon approche/regard sur ces enjeux en amont d’un atelier du séminaire de recherche Usages et écologie des savoirs à Montpellier. Celui-ci a eu lieu le 6 mai 2013, pour des informations complémentaires se rendre sur www.les-seminaires.eu.

Au départ, tenter de réfléchir à ce sujet équivalait pour moi à naviguer en plein brouillard. Le brouillard de l’impalpable, ce sentiment que quelque chose vous concerne, vous questionne, vous intéresse mais impossible de lui donner forme à vos yeux. Le brouillard du vocabulaire… vouloir poser des mots sans trouver lesquels, vouloir échanger à ce sujet sans arriver à transmettre ni ce qui vous touche dans ce sujet, ni l’essence même de ce sujet.

Puis vint la côte. Le brouillard s’estompe au fur et à mesure que le rivage prend forme. Rivages faits de rencontres, lectures et rencontres à travers des lectures.

Robert-and-Shana-ParkeHarrison_347

Pollination – Robert and Shana ParkeHarrison

Je navigue depuis plusieurs années au sein de collectifs : associations, coopératives et collectif non formels. En dehors du fait que je sois présent dans chacun d’entre-eux, leur point commun se trouve dans le fonctionnement interne. Une interaction d’humains, de personnes, d’individus qui font collectif. C’est donc une même quantité d’individualités, de besoins, de désirs qui décident à un moment de se créer du commun autour d’un désir partagé. Autrement dit, ce groupe de personnes est un « système écologique expérimentant et sélectionnant dans une infinité de rapports (géographique, sexuel, organisationnel, linguistique…) ceux qui lui conviennent à un moment donné »(1).

Tout en étant acteur de ces collectifs, je me suis mis à prendre du recul et à regarder cela en insérant de la distance entre mes actions et mes réflexions. Un premier constat me sembla prendre forme autour de ce qu’Albert Meister nomme l’ « amnésie collective ». Comme s’il existait une loi propre à un fonctionnement collectif, « celle de l’incommunicabilité de l’expérience et de la nécessité de la répétition de l’erreur entre les diverses générations qui ont exprimé dans des vagues successives l’intérêt et la participation à des expériences collectives »(2).

Je commence donc à chercher, de ce côté là les expériences collectives passées et à me demander ce qu’il est possible de mettre en place dans des collectifs afin de questionner ces enjeux.

C’est bien cela qui d’abord m’intrigue pour ensuite se transformer en une sorte de fascination. Les rapports humains au sein de collectifs. Comment fonctionnent ces individualités qui tentent de faire corps et ce qu’il en est de ces expériences et savoirs collectifs à (re)connaître et transmettre. Au début de mes questionnements, les mots « sociologie », « pratiques collectives », dynamique des groupes » m’étaient étrangers.

En septembre 2011, je décide donc de réduire mes implications dans différents collectifs afin de me donner du temps ; un temps de « recherche-réflexion » autour de ces sujets ; un temps personnel pour expérimenter une « recherche-réflexion » en autoformation. Je choisis de baser ce temps sur dix collectifs bretons, de formes (coopératives, associations, collectifs non formels) et de désirs (collectifs de vie, collectifs artistiques, collectifs militants, activités salariales) différents. En fonction des collectifs, la matière collectée vient de différentes façons : deux entretiens individuels (une femme et un homme) par collectif, des observations lors de réunions et de la participation (lorsque je faisais parti du collectif).

Mais cette période là est surtout un temps de lectures ; retrouver mon intérêt, que j’avais étant adolescent, pour les livres. Le type d’ouvrage a changé mais les réflexes sont là. Je découvre à travers ces lectures des personnes qui m’ont précédé (chercheurs, acteurs, acteurs-chercheurs) et qui ont posé des mots sur mes questionnements.

De mon côté, au fur et à mesure des mois, des rencontres, des livres, mes pensées s’éclaircissent, je mets des mots, je définis des idées, je pose mes envies et mes réflexions sur ce sujet.

Mon intérêt se porte bien sur cette démarche que David Vercauteren nomme « culture des précédents »(3) en tant que démarche facilitatrice de collectifs : il me semble nécessaire que les collectifs travaillent à cultiver ces savoirs-être et savoirs-faire acquis en faisant collectif, en devenant collectif. Pour cela il me semble important de se donner des espaces de réflexion, des temps de prise de recul, de « pas de côté ». S’accorder un temps pour regarder avec une vue plus large ce que nous faisons. De stopper le quotidien, l’urgent, de lever la tête du guidon. David Vercauteren utilise le terme de « talvère » un mot occitan qui désigne « cet endroit non labouré en bordure de champ qui permet au cheval et à son charroi de manœuvrer pour entamer une nouvelle ligne, occasion pour le paysan de se reposer et de jeter un oeil sur le travail accompli. Espace et moment de non-production sans lequel, sauf à faire le tour de la terre, le labourage du champ, sa fertilisation, n’est pas possible »(4).

Je suis convaincu que ces moments là, qui peuvent sembler aux premiers abords une perte de temps, apportent beaucoup au collectif et au commun que l’on se créé.

Une fois conscientisés, ces savoirs et expériences méritent que l’on en garde une trace. Pour l’interne, pour ne pas oublier mais aussi pour transmettre à ceux qui arrivent et pourquoi pas à laisser dans le sac de ceux qui partent. Là encore David Vercauteren utilise un terme, celui d’« hupomnêmata », un mot grec qui désigne « une sorte de cahier dans lequel on note les savoirs qui comptent pour soi et qui peuvent aider d’autres. Sa fonction est de cultiver les savoirs glanés au fil de l’expérience, dans ce que l’on a entendu ou lu, en vue de les avoir « sous la main » quand on est confronté à un évènement »(5). Même si la trace écrite peut être celle à laquelle on pense en premier, pour moi le choix de la forme incombe au collectif lui-même, à ses désirs, à ses connaissances et à la finalité même de cette trace.

L’idée serait donc de conscientiser en interne tout ces « arts de faire (micro)politiques »(6), d’en garder une trace ne serait-ce que pour se rappeler d’où on vient et ce qui nous a traversé.

La démarche peut en rester là qu’elle me semble déjà importante en soi mais il est possible d’y rajouter une dernière étape : celle de la transmission. Il me semble inévitable que ce choix de transmission ou non appartienne entièrement au collectif.

Cette transmission des savoirs est l’expression, la mise en forme de l’échange qu’il peut/doit y avoir entre les collectifs. Partager des expériences, se rendre compte de ses singularités et (re)connaître ce qui est commun. Par cette transmission, il n’est pas question de « normaliser » ni d’ « uniformiser » les expériences et les façons de faire collectif mais bien d’opposer une multitude d’expériences faisant front tel un contre-pouvoir. Contre-pouvoir face à des logiques néolibérales de l’action publique et des logiques capitalistes du secteur privé. Pascal Nicolas-Le Strat parle ici justement « d’une montée en latéralité plutôt qu’une montée en généralité ». « Face à une globalité (fabrique de l’impuissance) opposer une multitude d’expériences au point de faire sens (démultiplication / dissémination) »(7).

De cette démarche se détache des questions clés sur deux niveaux : « micropolitique » et « macropolitique ».

Cette démarche est d’abord une conscientisation de et par les collectifs du commun qu’ils se sont créé. Le (re)connaître et en garder une trace. Une « culture des précédents » comme démarche facilitatrice des « arts de faire (micro)politiques ». A l’échelle « micropolitique », il me semble intéressant de se questionner sur : quelle place et quelle forme donner à ces moments de « pas de côté », de prise de recul ?

Une seconde question dépasse les frontières du collectif lui-même ; une question qui concerne la « macropolitique » : la multiplicité des expériences collectives. Une multiplicité comme contre-pouvoir. A l’échelle « macropolitique » il me semble donc que l’interrogation porte sur : quelle place et forme pour une transmission de savoirs qui permettrait une « montée en latéralité » ?

Cette « culture des précédents » est donc une responsabilité collective, d’individus au sein de collectifs (« micropolitique ») et de collectifs au sein de la société (« macropolitique »). Responsabilité comme mise en œuvre du contre-pouvoir. Cette question de mise en œuvre sous-tend, pour moi, à l’enjeu global qui est de trouver : comment prendre le temps de conscientiser, (re)connaître, produire et transmettre collectivement les traces de nos expériences et savoirs collectifs ?

_____________________________

(1) David Vercauteren, Micropolitiques des groupes; Pour une écologie des pratiques collectives, Paris, Editions Les prairies ordinaires, Collection « Essais », 2011 [2e éd. 2007]
(2) Albert Meister, La participation dans les associations, Paris, Les éditions ouvrières, Editions Economie et Humanisme, Collection « Initiation sociologique », 1974, p.241
(3) Terme utilisé par David Vercauteren, op. cit.
(4) David Vercauteren, op. cit., p.174
(5) David Vercauteren, op. cit., p.174
(6) Agir en commun / Agir le commun. Comment configurer et constituer un « commun » ?, Pascal Nicolas-Le Strat, juin 2012
(7) Dans la vidéo de la conférence du 11 avril 2012 avec Roland Gori et Pascal Nicolas-Le Strat, dans le cadre du cycle Minimum2, sur le thème « Pratiques de terrain ? » (Expériences / expérimentation) [Hors ligne pour le moment]