Autobiographie raisonnée et éducation populaire

Juillet 2012 : deux journées de formation à l’entretien d’autobiographie raisonnée rassemblent à Rennes une dizaine de personnes en lien avec le monde coopératif. Une occasion pour découvrir Henri Desroche et ses travaux, et interroger leur résonance quelques décennies plus tard.


Revue n°3 Le pavé récits de vieJ’ai co-écrit ce texte avec Claire Aubert pour le cahier n°3 de la Scop Le pavé sur Les récits de vie. Il est issu de notre pratique et de nos réflexions communes autour de la démarche d’autobiographie raisonnée. Pour approfondir ce sujet vous pouvez consulter la fiche de lecture sur le livre de Jean-François Draperi. Autrement vous pouvez acheter en version papier ou télécharger gratuitement en PDF ce cahier directement sur le site du Pavé.

L’entretien d’autobiographie raisonnée

… est un entretien entre deux personnes : l’une qui raconte son histoire, l’autre qui écrit. Ce moment dure quelques heures, propose un récit du point de vue des faits sociaux (dans quels groupes sociaux s’est-on inscrit, a-t-on agi…), ne relève ni de l’intime, ni du thérapeutique.

Peu de matériel et des moyens très simples, qui donnent toute sa place à l’échange qui a lieu : de préférence un lieu neutre (ni domicile, ni travail), l’assurance de ne pas être dérangés, de quoi écrire et de la disponibilité. Cette économie de moyens dit aussi l’importance de la posture de la personne qui écrit : elle reçoit la parole, la note le plus littéralement possible, peut fournir des aiguillages légers (sur la chronologie par exemple) et prend surtout garde à induire le moins possible la parole de celui/celle qui raconte.

Cet entretien s’adresse à des personnes qui souhaitent se pencher sur leur parcours pour mille raisons : un changement d’orientation, une décision à prendre, le besoin de tisser des fils, de mieux se situer là où l’on agit… Le travail de récit et d’anamnèse (suivre les fils des souvenirs pour regarder se dessiner une histoire) est effectué par la personne qui parle, celle qui écrit est un support ou un miroir le plus neutre possible.

Bien au-delà d’une méthode ou d’un outil, ce que nous avons découvert là est venu nourrir, enrichir, interroger notre démarche d’éducation populaire.

Un acte de récit

Cet entretien est un récit, un récit de soi : nous avons eu besoin, pour des raisons différentes, de mieux nous situer et de revenir sur nos parcours respectifs afin d’ancrer notre action, de savoir quelle est « notre maison » (ce qui nous amène à agir et à penser comme nous le faisons), pour reprendre les termes de l’entraînement mental. C’est d’abord ce besoin qui nous a amené en formation sur ce thème.

Passer par du récit pour aller vers de l’analyse afin d’agir plutôt que de subir, observer la réalité telle qu’elle est et non telle qu’on la voudrait pour mieux la comprendre et s’y situer, telle pourrait être notre définition de l’éducation populaire. Dans ce cadre, l’entretien d’autobiographie raisonnée est l’une des méthodes possibles en formation d’adultes pour inviter des personnes à revisiter leur parcours et à en interroger le, les sens. Elle n’est pas la seule, mais a retenu notre attention par sa simplicité (apparente ?) et par le biais de relation qu’elle propose.

Les journées de formation animées par Jean-François Draperi proposent un historique et de la pratique : réaliser un entretien en tant que « celui/celle qui parle », puis en tant que « celui/celle qui écrit » est le meilleur moyen d’y travailler. La posture et la finalité de l’entretien, l’esprit dans lequel il est transmis tiennent largement à la posture et aux apports de Jean-François Draperi lui-même, historien du mouvement coopératif, théoricien de l’économie sociale et formateur. Il présente avec générosité son parcours et les années passées aux côtés d’Henri Desroche, qui a pratiqué et théorisé l’entretien d’autobiographie raisonnée comme première marche d’entrée en recherche-action.

Henri Desroche, le chaînon manquant ?

Impliqués dans des coopératives, engagés dans l’éducation populaire, nous avons découvert dans cette figure un chaînon manquant dans ce qui nous anime.

Théologien écarté des ordres pour avoir travaillé sur le marxisme, Henri Desroche découvre le monde coopératif dans les années 40 et s’y engage. Il sera l’un des fondateurs des Collèges coopératifs, du réseau des Hautes études en pratiques sociales, initiateurs de nombre de recherche-action à travers le monde et pilier de l’Université coopérative internationale. Les entretiens d’autobiographie raisonnée naissent de l’accueil qu’il réserve aux personnes qui viennent le voir pour s’inscrire en recherche-action, lorsqu’il leur demandent ce qui les amène. La théorisation viendra plus tard, en 1984 (Théorie et pratique de l’autobiographie raisonnée, Université coopérative internationale) pour réaffirmer sa prééminence à ce sujet. Il compte parmi ses élèves Jean-François Draperi, qui attendra quelques décennies avant de trahir le souhait d’Henri Desroche de ne transmettre pas son expérience en publiant en 2010 Parcourir sa vie, se former à l’autobiographie raisonnée (Presses de l’économie sociale). Trahison mûrement réfléchie et accompagnée de formations : Jean-François Draperi paie sa dette à ce qu’il a reçu dans une démarche précise et généreuse.

Nous découvrons, en recevant son histoire, une dimension du monde coopératif bien peu présente dans les réseaux actuels (en tout cas ceux que nous avons croisés), celle de la formation, d’un souhait d’allier pratique et théorie, de penser son action en se revendiquant d’une histoire et d’inviter les personnes à se pencher sur leur parcours dans son ensemble, sans cloisonner les engagements associatifs, militants, professionnels, coopératifs, locaux, etc. Cette préoccupation fait écho à nos propres envies, à nos recherches en cours de sens et de pensée sur ce que nous vivons, mais ne semble pas nous être réservée : dans notre entourage, les interrogations sur le sens du travail et de l’engagement sont nombreuses et trouvent peu de pistes de travail au long cours.

Une tentative de réappropriation

Nous décidons donc, à la suite de cette formation, de proposer des entretiens d’autobiographie raisonnée dans nos réseaux, autour de nous, de façon gratuite. Souhait de pratiquer et de proposer ce que nous venons de découvrir d’une part, envie d’entraîner dans ce qui nous a rendu du pouvoir de penser et d’agir d’autre part : un accord entre quelques participants à la formation prend forme, pour mettre en contact des personnes intéressées par l’entretien avec des « scribes » potentiels, afin de limiter les connaissances interpersonnelles.

Dans l’idéal, des temps de retours entre « scribes » fournissent un espace supplémentaire pour préparer ou revenir sur les entretiens qui se sont déroulés : il n’est pas anodin de recevoir l’histoire de vie d’une personne dans son intégralité, même sous l’angle des faits sociaux.

Nous découvrons petit à petit la difficulté de limiter les connaissances entre les personnes : à l’échelle d’une ville, d’un département, les réseaux se croisent vite. Nous faisons avec…

L’autre difficulté est d’aller au bout de la démarche : à l’issue de l’entretien, le/la scribe restitue l’intégralité de ses notes à la personne qui vient de raconter son histoire. Celle-ci peut alors rédiger une « notice biographique », récit à la première personne, à partir de ses notes, en y sélectionnant ce qui lui semble le plus parlant au moment où elle écrit. En dehors de tout cadre « structuré », ce travail d’écriture semble bien fastidieux et ne repose que sur la volonté de la personne qui a à le réaliser. Ce passage à l’écrit nous semble pourtant indispensable dans la réappropriation de son histoire après un entretien.

Enfin, une rencontre organisée courant 2013 autour de l’autobiographie raisonnée nous a amenés à échanger avec des personnes engagées dans cette démarche : il s’agissait essentiellement de professionnels de l’insertion ou de l’accompagnement à la création d’activités. Professionnels engagés, soucieux de se former, en recherche, mais souvent inscrits dans des cadres qui pèsent fortement sur leur action. Nous nous sommes découvert très attachés aux finalités posées dans la démarche initiale de Desroche : comment la personne qui écrit peut-elle peser le moins possible sur l’entretien ? Comment décharger autant que possible ce moment de ses intentions, de ses enjeux tant professionnels qu’humains ? Les personnes que nous avons rencontrées évoquaient le champ du travail social et de l’insertion comme étant de plus en plus pesants, de plus en plus contraints par des objectifs et des comportements qui n’ont plus la place de se questionner.

Autobiographie raisonnée et éducation populaire

Nous nous sommes aperçus de la place que nous occupions dans ce paysage : celle de personnes qui ne souhaitaient surtout pas devenir professionnelles de l’accompagnement mais proposer des entretiens d’autobiographie raisonnée à titre militant, dans notre entourage, au même titre que d’autres temps de travail qui invitent aux allers-retours entre théorie et pratique. Nous nous inscrivons dans de l’action et ne souhaitons pas nous dégager de nos actes.

L’entretien d’autobiographie raisonnée a été une étape dans nos recherches respectives, une tentative pour provoquer des rencontres dans le monde coopératif qui s’appuient sur son histoire ou une culture commune, une occasion de découvrir un pan d’histoire et un rappel à l’humilité et à la vigilance. Il n’a pas lieu d’être repris et transmis aujourd’hui comme un objet du passé mais nous invite à créer des espaces de récit, des espaces d’analyse tendus vers l’action, non par prosélytisme mais par souci d’apprentissage de soi et de ce qui nous entoure.

Claire Aubert, Benjamin Roux